L’Ombre des Samovili

Constantinople, 9 avril 1204

– Ce sont des chrétiens comme nous, murmurait un croisé à son confesseur, assis sur son paquetage comme s’il était capable de le remettre sur son dos dans la minute. Dieu nous a envoyé Ses vents, Il les protège.

– Dieu te met à l’épreuve, Il teste ta détermination. Les Grecs sont des traîtres et des meurtriers, ils se sont retournés contre leur propre roi, assénait son interlocuteur avec patience. Dieu ne protège pas ces gens-là.

– Nous aurions plutôt dû mettre une raclée aux Égyptiens, bougonnait un français pour lui-même, mais aussi pour ses compagnons à la mine tout aussi sombre, qui opinaient silencieusement à chaque mot qu’il disait.

Le camp croisé que Nikola avait observé depuis les remparts de Constantinople la veille, effervescent, brûlant de l’envie d’en découdre, était désormais un chaos murmurant de prières et de questions.

Que cette armée était menaçante, la nuit dernière ! Ses têtes étaient alors invisibles, réunies en conciliabules animés dans leurs tentes, la carte de répartition de l’Empire déjà mise au point depuis des mois ; ses soudards entonnaient déjà des chants de victoire, forts des pillages qui avaient saccagé la Thrace ces dernières semaines et les engins de siège étaient alignés en un sinistre horizon.

Et qu’elle était pitoyable, cette armée, désormais… Les débris de ses trébuchets se mêlaient aux membres fracassés de leurs malheureux servants qu’on arrivait à peine à arracher aux lourds projectiles ennemis ; ses têtes étaient toujours invisibles, vociférant des ordres depuis leurs quartiers, murmurant des suggestions pour que leurs hommes ne s’éparpillent pas dès le lendemain matin. Quant aux croisés…

Nikola était aux premières loges pour les entendre, ce soir-là. Dire que c’était ça qui le forçait à quitter la Grande Ville. Un ramassis de Francs, de Romains germaniques et de Vénitiens trop loin de chez eux, à la tête pleine de l’or qu’on leur avait promis et aux habits davantage maculés du sang des leurs que de celui de leurs victimes. Leur assaut avait été trop confiant : aucun de leurs navires n’avait réussi à se rapprocher des hauts murs maritimes de la ville depuis lesquels soufflaient des vents violents, permettant aux Grecs de mobiliser toute leur attention sur l’infanterie. La coalition latine avait peut-être gagné quelques tours sur la longue muraille de Constantinople, mais ce n’avait pas été suffisant pour établir un réel avant-poste et, quand le soleil s’était mis à décliner, il leur avait fallu se rendre à l’évidence : ils n’auraient pas pu défendre leurs prises de nuit. Les arcs grecs avaient accompagné leur retraite.

– Pourquoi… Pourquoi… répétait inlassablement un Germain prostré sur le cadavre méconnaissable de ce qui avait dû être son frère d’armes.

– Dieu vous mènera à la victoire demain, oui demain ! Il leur laisse juste le temps de faire leurs dernières prières ! jurait un prédicateur devant les yeux mornes d’hommes qui sentaient la terre et la mort.

– Demain, laisse-moi rire… Le vent est pas tombé, marmonnait un marin en grignotant un quignon de pain. Les nuages montrent que ça sera pas mieux demain.

Contrairement aux autres rescapés entre lesquels il s’était faufilé aux toutes dernières heures du jour, Nikola était intact : quelques accrocs sur ses vêtements le contrariaient, presque autant que la terre meuble qu’il était obligé de fouler le temps de trouver l’objet de son attention. Mais force était de constater qu’il aurait pu moins bien s’en tirer. Il sortit de sa cape le pendentif qu’on lui avait donné pour amortir ses pas et détourner l’intérêt des importuns : ce qui avait été une pierre grossière s’était presque entièrement désagrégé, déversant un sable graveleux sur son manteau. Nikola étouffa un juron indigné et réduisit ce qui restait du charme en poussière entre ses doigts en s’époussetant de l’autre main. Attirer les regards ici n’était plus aussi dangereux que sur-le-champ de bataille et la nuit lui souriait désormais, débarrassée des derniers rayons de soleil qui alourdissaient le ciel. Malgré l’heure, nombre d’esprits étaient encore alertes, animés par le deuil, la souffrance ou la peur d’un châtiment divin.

Nikola se guida au son des voix pour choisir un interlocuteur. Il n’était pas d’humeur à subir les pleurs d’adultes se réfugiant dans les robes de leur père céleste quand leur propre incompétence leur barrait la route. Il finit par repérer un petit groupe de Vénitiens parlant avec plus d’énergie que la moyenne et les aborda, armé de sa plus belle lingua franca.

– Je cherche les Bulgares.

– Les Bulgares ? répéta stupidement l’un des croisés.

– Attends… Tu veux dire ceux qui nous ont gracieusement proposé de conquérir Constantinople pour leurs beaux yeux ? s’amusa un autre, un grand gaillard qui avait manifestement noyé ses doutes dans l’alcool et culbutait sans élégance certaines syllabes. Ils sont drôles eux, ouais. Ils sont même pas venus eux-mêmes, ils ont envoyé une bande d’Orientaux ou je sais pas quoi en guise de messagers !

– Où sont-ils ? Partis ?

– Dans les tentes là-bas, à l’orée du camp, désigna l’homme. Je sais pas pourquoi ils sont pas déjà partis la queue entre les jambes. Mais s’ils veulent se battre avec nous, qu’ils viennent boire, péter un coup, ça leur fera du bien. Eh, où tu vas ? ‘Tain, lui aussi ça lui…

Nikola fendait déjà la foule dans la direction indiquée, guidé par la lumière des grands braseros et suivi de près par ses serviteurs. Ses compatriotes s’étaient installés loin du gros des troupes, tout juste assez proches des autres abris pour bénéficier de la protection des croisés. Sur le chemin, personne ne lui posa de questions sur ses longues robes à la mode grecque, les âmes égrainées sur le bas-côté bien trop empêtrées dans leurs angoisses pour lui adresser la parole. Beaucoup laissèrent pourtant leurs regards s’accrocher aux fils d’or brodés sur sa tunique, et il était heureux de ne pas s’attarder parmi les croisés et voir enfler le vice chez les prétendus hommes de Dieu. Il ne doutait pas qu’ils passeraient bientôt outre leurs réserves et leurs scrupules en se rappelant des richesses qui sommeillaient encore dans la Grande Ville.

Nikola reconnut l’envoyé de Kaloyan dès qu’il passa les pans de la tente. Un Couman, l’un de ces mercenaires orientaux dont son tsar était friand. Nikola avait oublié son nom. Il était également certain que lui n’avait pas oublié le sien.

– Me voilà, déclara le nouveau venu en s’avançant vers lui. Quand partons-nous ?

– Bolyar Nikola… ! s’exclama le Couman, détendant la main sur le pommeau de son arme. Nous avions perdu espoir de vous revoir.

– J’ai eu quelques contretemps, oui, mais nous pouvons désormais mettre les voiles.

Le mercenaire consulta du regard l’un de ses hommes, qui hocha la tête avec fermeté. Il leur donna ensuite quelques ordres avant de les faire sortir de la tente, restant seul avec Nikola. Il fallait accorder du courage au soldat : il n’avait vu qu’une parcelle infime de ses pouvoirs la première fois qu’ils s’étaient rencontrés, mais s’il avait été envoyé par le tsar pour récupérer son fidèle sorcier et veiller à sa sécurité sur le chemin du retour, il devait désormais avoir une idée de qui il était. De ce qu’il était. Peu d’êtres humains avaient l’aplomb — ou l’orgueil — de se retrouver en tête-à-tête avec lui en connaissance de cause.

– Nous pourrons nous mettre en route dès demain… annonça le Couman. Nous n’attendions plus que des nouvelles de votre part. En apprenant que vous étiez toujours en ville, nous —

– Alors indiquez-moi où est amarré votre bateau. Je vais y ranger mes affaires dès ce soir et y dormir.

Les trois serviteurs étaient silencieusement entrés dans la tente à sa suite, mais n’avaient pas déposé leur fardeau. Entre leurs bras et sur leur dos, enroulée dans des étoffes raffinées, se trouvait l’intégralité de ses biens. Le premier avait la charge des affaires de travail de Nikola : ses deux ouvrages les plus précieux, son mortier gravé, ainsi que quelques bocaux contenant ses ingrédients les plus rares. Le second gardait ce qui lui était nécessaire pour subsister confortablement : fioles de sang fraîchement recueilli et lourds tissus opaques. Le troisième, enfin, était en possession des malheureux restes des richesses que Nikola avait amassées durant son séjour dans la Grande Ville. Quelques vêtements, un cadeau pour le tsar, quelques bijoux… Il n’avait pas beaucoup d’espoir pour ce qu’il avait laissé dans sa demeure de Constantinople : cinq ans seraient bientôt partis en fumée… Mais il ne servait à rien de s’y appesantir. Nikola s’arracha à sa morosité en remarquant qu’on ne lui avait toujours pas répondu : il claqua des doigts devant les yeux du Couman, rivés sur le visage inexpressif de ses trois serviteurs.

L’homme sortit de sa contemplation morbide, battit des paupières et le considéra avec une offense mâtinée de crainte. Ses suivants avaient tendance à produire cet effet-là sur les braves gens. Ce n’était après tout pas beaucoup plus que des corps animés, au regard vide et aux mouvements étrangement saccadés. Mais le Couman n’avait rien à redouter, Nikola ne le choisirait pas comme serviteur : bien que ses yeux bleus restassent remarquables, ses traits tirés par le temps étaient devenus laids.

– Il est amarré plus au nord, il va falloir s’y rendre à pied, expliqua le mercenaire en lissant sa moustache blonde pour se donner contenance. Nous n’avons pas pris le risque de passer le Bosphore avec notre pauvre mahonne. Il paraît que les Grecs ont déployé leurs chaînes et je ne comptais pas briser un vaisseau gracieusement prêté par Sa Majesté.

– Une mahonne ? Comme si vous partiez pour une matinée de pêche, vraiment ? Et au nord ? Où l’avez-vous laissée ?

– À une journée à cheval environ.

Voilà qui était contrariant.

– Puisque le tsar vous a envoyés me chercher, vous devez savoir que je ne voyage pas en journée. Ou alors avez-vous amené une litière ?

La question était à moitié rhétorique, bien sûr, mais l’idée de se reposer les jambes était trop séduisante pour ne pas y penser, ne serait-ce qu’un peu.

– Non, messire… Mais nous avons prévu un cheval et des tissus assez épais pour vous protéger. Vous chevaucherez devant moi, vous n’aurez rien à faire et pourrez même dormir, indiqua le Couman avec zèle, comme si c’était là un luxe.

– Vous comptez m’enrubanner comme un vulgaire cadavre ?

– Il va falloir y songer, estimé bolyar Nikola. Nous ne pouvions malheureusement pas nous rapprocher davantage, ou cela aurait attiré la mauvaise sorte d’attention des croisés ou des Grecs.

L’expression du Couman se plissa en un sourire qui déplut au sorcier.

– Soit. Prenons cette satanée coquille de noix, trancha Nikola avec humeur. Ce n’est pas comme si j’avais pu prendre beaucoup d’affaires en partant.

– Vous ne m’avez pas raconté comment vous étiez sorti de la ville, d’ailleurs, fit remarquer le mercenaire. Les croisés l’encerclent de toute part.

Son regard indiquait qu’il était plus admiratif et curieux qu’inquisiteur, ce qui mit Nikola dans la disposition de lui répondre. Il n’aimait guère s’épancher sur ses propres exploits surnaturels avec les gens ordinaires, même ceux qui comme le Couman étaient conscients de l’existence de ses talents, mais il n’avait pas les mêmes scrupules quand il s’agissait de ceux des autres.

– J’ai profité de l’assaut et des brèches qu’ont gentiment ouvertes nos amis Latins. J’ai obtenu l’assistance d’un mystificateur égyptien quelconque. Un marchand de silence qui a tu nos pas et amoindri nos ombres alors que nous nous faufilions entre les croisés en déroute.

Il tut que l’homme souhaitait aussi sortir de la ville assiégée, honneur qui lui avait été refusé par les circonstances. Il tut également qu’il n’était pas si quelconque. Eh bien quoi ? De la pudeur ? Ridicule. Cela n’avait simplement rien à voir avec ses talents magiques.

– Et vous en sortez sans une égratignure. Vous n’aviez pas besoin de nous, finalement !

– Vous m’êtes surtout utile pour votre bateau, on m’attend à la capitale, rétorqua Nikola en ignorant le sarcasme ou tentative d’humour du mercenaire. Mais il paraît que vous aviez une autre utilité aux yeux de notre tsar. Une proposition très officielle, aurais-je entendu ? Qu’en est-il ?

– Les croisés… ont refusé notre aide, répondit le Couman après une pause. C’était attendu, tenta-t-il de se justifier, les croisés ne se doutent pas des bienfaits à voir Kaloyan régner sur la Grande Ville, mais l’armée que le tsar a organisée servira sinon à aider les Latins, à les raisonner en temps voulu.

Satisfait d’avoir remis le Couman en place, Nikola ne jugea pas intéressant de répondre à ses justifications et fit volte-face.

– Nous partirons à midi, ordonna-t-il simplement, afin d’arriver à votre bateau de nuit. Il sera ainsi plus aisé d’embarquer mes affaires et de nous en aller sans attirer davantage l’attention. Profitez de votre nuit de sommeil, car la prochaine sera tronquée.

Sur ce, il délogea quelques soldats de la tente qu’il s’était choisie et attendit l’heure du départ.

***

Côte Nord de Thrace, 10 avril 1204

Peste soit du jour.

Peste soit de ce navire.

Peste soit de son sang.

La journée avait été une épreuve humiliante. Emmitouflé dans de lourds tissus dont la vulgarité le démangeait, son champ de vision limité par la petite ouverture que lui avait aménagée l’écuyer qui l’avait ainsi accoutré, Nikola ne pouvait plus bouger, et à peine respirer. Il chevauchait avec le chef des mercenaires, et si la chaleur du Couman contre ses hanches et son dos était déplaisante, la manière dont il l’avait calé contre lui comme un nourrisson l’était encore davantage.

Nikola avait préféré céder à la fatigue et dormir quelques heures que subir plus longtemps l’odeur des chevaux, les bavardages ineptes de leurs cavaliers et l’insulte de la poussière qui s’immisçait jusque dans sa bouche.

Ce ne fut pas la tombée de la nuit qui le tira de sa torpeur, mais le hennissement bref des chevaux qu’on arrêtait brusquement.

– Que se passe-t-il ? s’enquit Nikola en se débattant pour se défaire des tissus qui l’encombraient.

Le soleil s’était couché depuis peu, à en juger par la lueur rosée qui persistait à l’horizon, et l’odeur iodée lui laissa supposer qu’ils n’étaient pas si éloignés de leur but. Mais en regardant autour d’eux, il ne vit que les plaines lisses de Thrace.

– Quelque chose nous suit, expliqua le chef des mercenaires.

Nikola tut les protestations qui lui montaient à la gorge, tendit l’oreille. Rien. Mais le Couman avait raison. Il avait un mauvais pressentiment. Quelque chose arrivait, quelque chose guettait. Il sentait la terre trembler sous les pas d’une créature à quatre pattes plus qu’il n’en entendait l’écho.

– N’essayez pas de vous battre contre l’invisible, préconisa Nikola en montrant la mer qu’on devinait au loin. Je vais l’empêcher de nous atteindre, mais hâtez vos chevaux.

– Qu’est-ce que c’est ?

Le Couman avait obéi au quart de tour, mais posait des questions inutiles.

– Une créature qui habite la nuit, vous ne la percevrez pas avant qu’elle ne le souhaite. Probablement trop tard pour réagir.

Une bien belle phrase pour asséner qu’il n’en savait rien, au fond. Les monstres des montagnes et des forêts auxquelles il était habitué ne s’égareraient pas si loin dans les plaines. Quant à ce qu’il avait rencontré à Constantinople…

Son cavalier prit brutalement une oblique : le cheval bondit au-dessus du muret délimitant un champ et se mit à galoper au milieu des jeunes pousses de blé. Ses hommes le suivirent. Deux montures renâclèrent au niveau de la clôture et Nikola eut à peine le temps de les voir refuser l’obstacle qu’elles disparurent l’une après l’autre, comme mises à terre par une bête prédatrice au poids considérable. Mais celle-ci ne prit malheureusement pas le temps de les dépecer : elle s’élança immédiatement à leur poursuite. Cette créature avait un but, donc une certaine intelligence.

Le Couman avait eu une excellente idée, probablement sans le savoir. Maintenant qu’ils coupaient à travers champ, Nikola put discerner plus précisément où passait la bête : chaque bond de la créature laissait en son sillage des pousses noircies, si sèches qu’elles étaient réduites en poussière.

Pas le temps de créer un véritable talisman ou d’en prendre un auprès de ses serviteurs ; il restait la manière forte. Nikola se saisit de sa dague pour graver quelques symboles dans la chair de son avant-bras. La sensation du sang quittant son corps l’enivra brièvement d’une fureur qu’il ne parvint à contenir qu’en se promettant qu’il la déchaînerait bientôt sur son ennemi. Un bond, un autre. Nikola projeta quelques gouttes d’ichor derrière eux, sitôt transfigurées en flammes qui soufflèrent les céréales là où elles ne les carbonisèrent pas instantanément.

Un mètre trop à gauche.

Une demi-seconde trop tard.

Créature de malheur.

Il n’était pas aisé de calculer une trajectoire quand on était soi-même bringuebalé par un animal instable. Mais ce n’était pas une excuse pour se montrer si médiocre. Un deuxième essai fit roussir la robe d’un étalon, qui fit une embardée si violente qu’il faillit faire voler son cavalier, mais obligea la bête qui les chassait à rouler sur le côté pour éviter la déflagration. La fumée caressa brièvement les flancs du prédateur, fit luire des yeux haineux dans sa face canine. Qu’était donc cette chose ?

Les blés finirent par cesser de fouetter les jambes des chevaux — une bruyère rase leur fit place, annonciatrice des plages qu’elles fouleraient bientôt. Il se pencha d’un côté du cavalier dans son dos, puis de l’autre, dans l’espoir de revoir surgir la bête ou au moins la trace de ses pattes. Rien. La créature avait peut-être adopté un pas plus lent, pris un autre chemin, ou ses empreintes étaient-elles moins visibles dans les bas buissons épineux. Il ne fit pas l’erreur de croire qu’elle avait abandonné. Elle avait un objectif, et à moins que le Couman n’ait beaucoup de choses à lui avouer, c’était probablement sa peau à lui.

Le Couman lui enfonça brusquement la tête sur l’encolure de l’animal. Nikola sentit un vide soudain dans son dos et fit pleuvoir le feu à sa gauche, faisant confiance à ce que lui hurlaient ses sens. Il attrapa en tâtonnant la bride désormais lâche de sa monture pour lui imposer un demi-tour sec. Le hennissement lui vrilla les tympans, mais ses yeux étaient tout à la scène qui se déployait devant lui. Son co-cavalier gisait à terre, le bras lacéré. La bête était là. Il entendait son souffle, il apercevait encore la chaleur de son poil roussi déformer l’air autour d’elle.

Nikola laissa un sourire satisfait se peindre sur ses lèvres. Il l’avait eue.

– Fuyez… grogna le mercenaire.

Oh, c’est ce qu’il aurait eu l’intention de faire, si s’attarder n’était pas la meilleure occasion de régler le problème de la bête. Les contours de celle-ci frémissaient. Son charme d’invisibilité ne tenait plus qu’à un fil. La fourrure couleur bronze se dévoilait un peu plus à chaque pas. L’attention de la créature se détournait déjà de l’homme à terre pour se concentrer sur le cavalier. Elle reconnaissait le plus grand danger du lieu. Nikola en avait également une conscience aigüe. Si cette chose… cette espèce de loup ou de chacal répugnant se jetait sur lui avec trop de force, si les flammes ne suffisaient pas à la dissuader, il était fichu. Mais c’était bien comme ça qu’il fallait faire avec les bêtes fauves, non ? Ne surtout pas baisser le regard en premier. Les impressionner assez pour qu’elles fassent l’erreur d’hésiter. Le sorcier fit crépiter quelques gouttes de sang au bout de ses doigts.

Il se retrouva le nez dans la poussière plus vite qu’il ne put y penser. Le cheval, terrifié, coincé entre le prédateur et l’homme effrayant qu’il venait de déloger de son dos, cabrait et piaffait sans savoir par où courir.

– Maudit canasson de… !

Il aurait juré voir le chacal ricaner avant de se jeter sur lui.

La douleur se mêla aux cris étouffés et aux jappements excités de la bête. L’inconfort de la bruyère qui lui râpait le dos était aisé à oublier quand… des crocs et des griffes tranchaient directement dans ses chairs. Ses cœurs expulsaient à chaque battement un peu plus de vie hors de son corps. Sa vue se brouillait. Mais ce n’était pas aussi expéditif qu’il l’aurait cru. Il ne doutait pas que le prédateur aurait pu lui briser la nuque dès les premières secondes de leur mêlée, mais contrairement à ses autres victimes, il semblait cette fois vouloir prendre le temps de le déchiqueter. Quelle erreur de faire couler autant de son sang !

Un effort.

Il ne fallait qu’un petit —

gigantesque —

insurmontable effort de volonté. Il fallait…

Le feu jaillit de la moindre de ses plaies, nourri par sa rage.

La déflagration projeta le loup en arrière et manqua d’emporter le sorcier dans les flammes de l’enfer. Ses habits déchiquetés étaient peut-être trop humides de sang pour prendre feu instantanément… Mais ce n’était pas fini. Il fallait agir. Réagir. Vite. Nikola se redressa et sa main le foudroya de douleur lorsqu’il s’en aida pour se relever. Son poignet droit avait presque entièrement été sectionné par les griffes puissantes de la bête. Cette pensée manqua de le faire tourner de l’œil — il ne fut soutenu que par un appétit avide pour sa propre survie, attisé par l’odeur du sang. La fumée le fit hoqueter, des larmes brouillaient sa vue. Une ombre surgit soudain des ténèbres. Nikola ne tenta de se rabattre au sol que trop tard –

Ce ne fut pas un prédateur qui le faucha, mais le bras puissant du Couman, qui le hissa d’un geste ample derrière lui, à cheval. La manière dont le mercenaire avait réussi à insuffler un peu de bon sens dans la tête vide de l’herbivore était incompréhensible, mais Nikola se consacra bientôt des préoccupations plus pertinentes et se courba péniblement sur le côté pour tenter d’apercevoir la bête. Elle surgit des panaches de fumée quand ils avaient déjà mis quelques dizaines de mètres entre eux et leur point de départ, plus fulminante que jamais. S’ils se dépêchaient, si le quai n’était pas trop loin, si la compagnie coumane avait ne serait-ce qu’un brin d’intellect, ils auraient peut-être leur chance.

Autant dire qu’ils étaient fichus.

Mais le destin aimait se jouer de lui en ce moment, non qu’il s’en plaigne dans ce cas précis. Le cheval parvint à garder une distance raisonnable avec le monstre, ce qui prouvait bien que la bête avait elle aussi laissé quelques plumes dans leur affrontement. Une pensée rassurante qui le maintint conscient jusqu’à ce que son compagnon lui désigne l’ombre de la mahonne, détachée du quai de ce qui semblait être un village de pêcheurs.

Les cavaliers qui les avaient devancés avaient déjà fait monter leurs chevaux et jeté l’amarre. Les voiles n’étaient pas encore déployées, quelques marins s’étaient saisis des rames pour stabiliser le bateau à distance raisonnable, assez proches pour revenir pécher un éventuel survivant, assez éloignés pour pouvoir semer la bête dans les vagues souvent cruelles de la mer Noire.

– Nous allons faire courir le cheval vers l’eau et nous nagerons… dit le Couman.

Un coup d’œil vers le poignet de Nikola le fit réviser son jugement. Il desserra d’un geste sa ceinture de soie et l’enroula solidement autour de leurs tailles en maintenant son cap d’une poigne de fer de l’autre main.

– Faites l’effort de vous jeter du cheval à mon signal, puis ne bougez plus, ou vous me gênerez.

Nikola cligna des yeux.

– Avec vos jambes… commença prudemment le cavalier.

– Non, j’ai compris.

C’était simplement qu’il ne se serait pas sauvé lui-même, dans cet état. Pour être honnête, Nikola ne jugeait pas grand monde digne d’être sauvé. Peut-être le Couman pensait-il que le sorcier était resté pour lui lorsqu’il avait été jeté à terre et s’imaginait-il une quelconque responsabilité à son égard ? Ce n’était pas impossible, chez ces gens pour qui l’honneur était une vertu.

Nikola se concentra sur les vagues sombres qui ébranlaient la surface noire et infinie de la mer devant eux et se prépara à l’impact. L’eau glacée leur fouetta les cuisses lorsque le cheval y fit ses premiers pas. L’animal ralentit, incertain, moment de flottement que la bête mit à profit pour fondre sur ses chevilles. La monture fit une brusque embardée ; le Couman cria son signal et se jeta à l’eau sitôt qu’il jugea la profondeur suffisante. Nikola poussa de ses cuisses pour suivre le mouvement et l’effort emporta sa conscience une brève seconde, jusqu’à ce que la gifle glacée de l’eau le ramène douloureusement à ses sens. La traversée parut durer une éternité, le bras lacéré du Couman se rappelant manifestement à son bon souvenir, comme en témoigna sa nage maladroite, désespérée, de plus en plus erratique. Il eut à peine la présence d’esprit de remarquer la rame que lui tendaient ses compagnons d’armes, qui durent les hisser à bras le corps sur le navire.

Trempé, haletant, Nikola se rendait peu à peu à l’évidence : ils avaient survécu. Deux de ses trois serviteurs aussi, docilement assis sur l’un des bancs du bateau. Le troisième avait dû faire partie des premières victimes de la créature. Quelle guigne. C’était celui qui avait gardé ce qui valait le plus cher. Et son cadeau…

Le sorcier posa la main sur le cou du Couman qui avait perdu connaissance, mais dont le pouls était stable. Bien. Le regard de Nikola erra vers le rivage de plus en plus lointain, rattrapé par l’étonnement. Comment la créature ne les avait-elle pas atteints, dans ce pathétique essor pour leur survie ?

Le cadavre du cheval gisait sur la plage. Et au-dessus d’elle se redressait une forme qui n’avait plus rien de monstrueux. La bête s’était faite homme, le menton dégoulinant du sang de sa victime. Malgré la distance, même nu — surtout nu —, Nikola aurait pu reconnaître les épaules solides et la chevelure abondante du prédateur n’importe où.

Tarek.

Décidément, l’Égyptien était loin d’être quelconque.