Vindicte

L’homme que j’allais tuer me plaisait beaucoup.

– Raconte-moi ton premier meurtre, demanda-t-il avec un joli sourire qui courbait sa cicatrice.

La trace, blême et profonde, creusait sa joue du coin de ses lèvres jusqu’à la naissance de son lobe d’oreille. La brutalité du sillon contrastait avec la délicatesse générale de ses traits ; une Madonne vandalisée. J’aimais l’effet. Je lui avais dit. Il avait ri très joliment.

– Mon premier meurtre professionnel ou mon premier meurtre tout court ? lui demandai-je.

Il rit à nouveau. Il était vêtu de noir, ce qui soulignait les lignes sveltes de son corps et l’élégance mesurée de ses gestes. Un chignon lâche tentait, en vain, de contenir le flot blanc de sa chevelure ; des mèches souples tombaient sur son long cou blanc. Au tout début, j’avais compté l’abattre d’une balle dans la tête, comme d’habitude, mais plus nous nous fréquentions, plus je pensais à lui rompre la nuque.

– Le premier meurtre tout court.

– C’est une longue histoire, lui dis-je.

Il leva son verre. Le verre et l’or de son cocktail se mélangèrent en spirales diffuses, pétillantes à la lumière du soleil.

– Nous avons le temps. Tu te charges de l’addition ?

Je n’y avais pas compté mais quelque chose dans la courbe parfaite de sa gorge nue, laissée vulnérable par la façon dont il s’accoudait négligemment à la table, sa joue intacte pressée par l’arc brisé de son poignet — des veines bleues visibles sous la finesse de sa peau, comme une invitation au couteau…

Chaque ligne de son corps révélait une faiblesse. Le feu de ses yeux pâles, sertis de longs cils blancs comme un lac serti de givre, me contemplait comme si j’étais l’homme le plus fascinant de la pièce.

Il n’avait pas peur. Il n’avait aucune raison pour, au demeurant.

– Je me charge de l’addition, confirmai-je.

Son sourire s’élargit. La cicatrice se creusa. J’oubliai brièvement de penser avant de me rappeler que j’avais une histoire à raconter.

– Je suis donc né d’une mortelle, Isabella, et du dieu de la mort aztèque, Mictlantecuhtli. Je sais qu’il est marié, mais tu connais les dieux, hein ?

Après tout, sa mère venait du panthéon grec, où la fidélité conjugale tient du mythe dans le mythe. Il acquiesça.

– C’est maman qui l’a séduit, poursuivis-je. Elle ne suivait pas vraiment les vrais rites, mais la motivation et la passion étaient là, tu vois ? Elle n’a jamais rien fait à moitié. Pour elle, si quelque chose valait la peine d’être tenté ou voulu, il devait l’être à fond.

C’est de ma mère que je tiens mon amour du travail bien fait – tout comme la plupart de mes rares principes, d’ailleurs, puisqu’elle m’a élevé seule. Son rythme de vie ne lui a jamais permis de me faire garder : elle changeait trop souvent de terrain de chasse et ç’aurait vraiment été dommage qu’un indiscret ouvre le frigo.

– Donc il s’est épris d’elle.

– Tout à fait ! Il est monté la connaître dans tous les sens du terme, biblique compris, et le résultat est né neuf mois plus tard. Tu penses bien, du coup, que ma mère a toujours été extrêmement fière et honorée d’élever le fils de son dieu : elle a décidé de faire de moi une parfaite machine à tuer, animée du seul souci de nourrir son géniteur.

– Sain et louable, approuva ma future victime avec la gravité souriante du sarcasme.

– Sain et louable, répétai-je sur le même ton. Elle a donc décidé de m’apprendre qu’il ne fallait rien aimer que mon père.

Son sourire changea légèrement, mais je n’aurais pas trouvé les mots pour le décrire. Sa tête s’inclina légèrement, exposant davantage de son cou blanc. Son regard, très bleu, très pâle, ne me quittait pas.

– Mictlantecuhtli lui avait demandé, peut-être ?

– Oh, même pas. Je te dis, elle était juste très zélée. Quand j’avais quatre ans, donc, elle m’a offert un cochon d’inde. Tu savais qu’on les mangeait, dans le temps ? Ma mère m’en préparait parfois, pour certaines occasions du calendrier. Bref. Je voulais un chien, pas un rongeur, et elle m’a collé ce truc dans les pattes. Je l’ai nourri, j’ai nettoyé sa cage, je me chargeais de son transport à chaque déménagement – et, un an plus tard, elle m’a dit de le tuer pour le servir à mon père.

Pas de réponse, pas d’encouragement vocal à poursuivre, mais l’attention immobile de ces yeux délavés.

– Je ne dirais pas que j’étais ravi, mais j’ai obéi sans hésitation. Après tout, je savais que ces trucs-là se mangeaient, donc j’avais toujours pensé qu’il finirait à table. Elle a compris qu’elle avait raté son coup et a décidé de retenter un peu plus tard. Lorsque j’ai atteint neuf ans, elle m’a offert un chien, Pitztli. Il était grand, noir avec une touche rousse sur l’oreille, et je dormais dans son lit parce que le mien aurait été trop petit pour nous deux.

Un léger signe de tête m’invita à poursuivre.

– Après deux ans, ma mère m’a tendu un couteau et m’a dit de le tuer pour mon père. Je l’ai regardée et j’ai su que c’était un test, comme pour le cochon d’inde. Ou je tuais Pitztli moi-même ou elle s’en chargerait, salement, pour m’apprendre la leçon.

– Alors ?

– Alors j’ai tué ma mère, ris-je. Hors de question que je fasse du mal à mon chien !

Il éclata de rire, ses épaules minces secouées par l’hilarité. Une touche de rouge effleura ses joues, colora sa gorge. Je le contemplai, fier de moi, et me demandai s’il rougirait aussi joliment quand je le tuerai.

– Tu es parfait, dit-il finalement. Vraiment. Je n’aurais pas pu trouver mieux.

Ses yeux trouvèrent à nouveau les miens. Leur teinte m’évoquait quelque chose d’infinement glacé et fragile. Leur éclat me faisait penser aux diamants sertis sur les flingues de prix.

Alexis était faible. Il ne faisait pas semblant, pas avec cette sveltesse délicate, presque maladive – pas quand tous ses mouvements révélaient une nouvelle vulnérabilité, un nouveau point faible à briser ou trancher. Je ne suis pas très bon pour lire les hommes, encore moins pour les comprendre, mais je suis un prédateur et je sais reconnaître une proie facile.

N’importe qui aurait pu briser Alexis – le kidnapper, le torturer, l’abattre à distance ou le démembrer à mains nues. D’après lui, beaucoup y avaient songé. Il était le digne fils d’Eris, la déesse grecque de la Discorde, et son agent le plus zélé. Bien des divinités estimées avaient payé ses services, souvent pour offrir un brin d’adversité à leurs enfants – rien de tel que l’épreuve pour faire mûrir un demi-dieu et divertir sa parenté.

Il n’avait pas peur. Il ne me craignait même pas moi. Ce n’était pas de la confiance : je le pensais trop intelligent pour ça. Il se savait simplement en position de force et je ne comprenais pas pourquoi ou comment. Peut-être l’un des innombrables secrets qu’il gardait clos derrière la courbe de son sourire.

Peut-être – bizarrement – sa vulnérabilité même, si exposée qu’elle en prenait le parfum d’un danger, tout comme la cicatrice qui aurait dû le défigurer ne faisait que souligner sa beauté.

Il porta son verre à ses lèvres. Je regardais la façon dont sa gorge bougeait quand il buvait.

Mon père m’avait demandé de conserver son âme après sa mort. Ce serait une précieuse monnaie d’échange auprès des dieux qui n’appréciaient pas son insolence ou qui s’étaient trouvés – eux ou leurs enfants – victimes de ses complots.

– Je suis ravi aussi qu’on se soit trouvés, dis-je sincèrement. Je passe un bon moment..

– C’est une invitation ? susurra-t-il.

La lumière se reflétait sur ses lèvres humides comme une invitation. J’y réfléchis sérieusement, mais…

– Je pense que tu me dévorerais. Et mes amants me tueraient.

Il sourit.

– C’est donc juste la crainte qui parle ?

– Pourquoi pas ? Prends ça comme un compliment : je reconnais ta supériorité sur ton champs de bataille.

Quant à mes amants, je ne craignais pas vraiment qu’ils me tuent. L’idée était extrêmement attirante, parce que je me sentais, personnellement, incliné à tuer pour eux, mais ce n’était pas leur genre.

Alexis applaudit.

– C’est si joliment dit ! En récompense, je vais te donner un excellent conseil. Il te sera salutaire dans ta vie amoureuse, donc ne l’oublie surtout pas.

– Ah ?

Alexis sourit et inclina la tête et exposa davantage de cette gorge merveilleuse que j’allais briser.

– Quand on t’offrira un choix, mon cher Nicola, pense à ton chien et à ta mère.

Je me souvins de l’odeur du sang et de la cervelle de ma mère sur le carrelage fissuré, du rouge du sang délavé par le liquide cérébral. Les souvenirs se superposèrent sur l’instant, intenses comme au premier jour.

Alexis sourit plus largement, creusant davantage le sillon blême de sa cicatrice, et ses yeux percèrent les miens comme s’il savait.

L’homme que j’allais tuer m’était très sympathique.

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