Tag Archives: M/M

Les Espaces Liminaires

Chapitre I – Où il est question de problèmes administratifs

 

 

« Monsieur Delannay, Par la présente missive, nous vous convions au colloque annuel des Entomologistes aux Techniques Terriblement Certifiées tenu le 20 avril prochain à 8h30 dans le hall de l’hôtel Pluton. Vous trouverez ci-joint le programme, accompagné de votre invitation. Avec nos sentiments courtois et distingués, Docteur Édouard Froment. »

De tous les nécromants du monde, Apollinaire Delannay était peut-être le plus malchanceux. Ce n’était pas tant le fait de commercer avec la mort, depuis le temps, il s’y était fait, merci bien, c’était plutôt la forme que prenait son don qui tendait à le faire basculer de la case « relativement chanceux pour un nécromant » à celle de « catastrophe nécromancienne ambulante poursuivie par des nuées d’insectes censés être morts ». Sa mère, paix à son âme, avait toujours marmonné qu’il s’était trompé de profession. « Avec des talents comme les tiens, Poli » disait Reine, tout en découpant le lapin qui servirait probablement à un rituel le soir même et en direction duquel il évitait soigneusement de respirer. « C’est vétérinaire que tu devrais faire, pas entomologiste. » Ce qui était une vision très pragmatique de la vie qui prenait en compte à la fois l’argent qu’il était censé gagner pour pouvoir vivre une vie d’adulte indépendant mais aussi la teneur de ses talents. Évidemment, il n’avait pas suivi ses conseils.

Avec un soupir, il avait posé la lettre sur son bureau et avait allumé son ordinateur. La Bête avait crachoté de la poussière et Apollinaire, le coude posé sur le bureau et la joue appuyée contre la main, avait lu les inscriptions ésotériques qui avaient commencé à flasher de façon irrégulière sur l’écran. La première fois, il s’en rappelait, il s’était risqué à les lire à voix haute. La deuxième fois, il avait opté prudemment pour le silence et n’avait plus jamais ouvert la bouche au lancement de la machine – et encore moins cliqué sur l’icône rouge sang qui semblait changer de place à chaque redémarrage, prudence oblige. Cette fois-ci n’avait pas échappé à la règle : muet, il avait cliqué sur son navigateur et avait tapé « Hôtel Pluton ETTC » dans sa barre de recherche, l’air beaucoup trop confiant. Après avoir essuyé moult flashs d’écran – Dieu merci, il était nécromant, pas épileptique –, il avait fini par réussir à accéder à la page de l’hôtel et même à se procurer son adresse, ce qui avait failli être compromis par un espèce de ver qui s’était mis à ronger tous les mots de la page. Il avait flanqué un coup de pied dans la Bête, pour lui intimer de se tenir, et avait imprimé la page en grommelant avant d’éteindre la tour avec un soulagement exagéré.

On vous le disait : de tous les nécromants du monde, Apollinaire devait être le plus malchanceux. Ce n’était pas la faute de ses pouvoirs ou la faute de ses passions ou même la faute de la Bête. C’était quelque chose d’écrit, de marqué, quelque chose de génétique ou qui tenait d’une malédiction mais c’était un fait, un fait brut, un fait factuel et ça s’était prouvé une fois de plus lorsque ses yeux étaient tombés sur les mots « descendre à la station de métro Planetarium. »

« Merde, » avait-il lâché tout haut avant de faire un doigt aux canalisations qui avaient commencé à chuchoter, affolées. « Merde, » avait-il répété, plus fort.

Apollinaire Delannay ne jurait jamais. Il protestait faiblement, souvent, encaissait avec stoïcisme, la plupart du temps, mais les jurons faisaient partie de la liste des choses qu’il ne pratiquait pas, dans le top trois, en réalité, entre la médecine et le patin à glace. La raison d’un si gros accroc à cette liste – numéro cinq : Apollinaire ne dérogeait jamais à ses listes même en cas de force majeure – était la suivante : de mémoire d’homme, il n’avait jamais réussi à trouver la station de métro de Parloin. Il devait y en avoir une, pourtant, parce que comme tous les habitants, il avait senti le sol trembler et lu les arrêtés municipaux qui parlaient de la « puissance des transports en commun dans les apports de sangs neufs dans la ville » alors même que personne ne s’était installé ici depuis dix ans, date à laquelle on avait vu débarquer un libraire qui avait filé des migraines à tout un pâté de maisons de la commune.

C’était simple, en vérité : depuis qu’il était né, le grand jeu des gamins de la ville était de chercher l’entrée du métro. Pour sa part, il avait arrêté le jour où il s’était rendu compte qu’il n’avait nulle part où aller mais, à sa connaissance, certains cherchaient encore pendant que d’autres prétendaient l’avoir pris et être revenu – « Menteurs ! » persiflaient ses canalisations lorsqu’il lisait les articles de la Gazette à haute voix et, à contrecœur, Apollinaire devait admettre qu’il était plutôt d’accord avec elles. Ce qui ne faisait pas du tout son affaire ce jour-là. Impatient, il avait tapoté le bout de ses ongles contre le bois du bureau, fronçant les sourcils en direction de la vitre lorsqu’un doigt fantomatique avait commencé à tracer une inscription dans la buée. C’était fréquent, plus fréquent qu’il n’aimait l’avouer et il avait roulé des yeux, en lisant l’inscription. Souvent, il se demandait comment faisaient les autres, ceux qui n’habitaient pas des appartements hantés et qui ne recevaient pas des indices cryptiques par buée interposée. Non, vraiment. Ça avait l’air absurde comme ça, mais il se posait réellement des questions. Avec un soupir impatient, il avait fait un pas de côté – automatisme oblige – juste avant que la vitre ne lui explose à la figure. Il supposait que ce n’était pas si mystérieux que cela, en fait, finalement. Son manteau à la main, désemparé devant le trou qui perçait à présent son mur, il avait refermé la porte derrière lui avant de prendre le chemin de la mairie.

Clémentine Prouvaire avait toujours été une épine dans le pied de la communauté. Ce n’était pas la communauté qui le disait, c’était elle qui le déclarait, affiché clairement sur la plaque en métal suspendue à la porte de son bureau : « Clémentine Prouvaire, » annonçait-on parce qu’il était toujours de bon ton de se présenter. « Détective Privée et Épine dans le pied. »

Personne ne se souvenait très bien du moment où elle était arrivée. En revanche, on se rappelait très bien du grand chambardement qu’avait été l’ouverture de son bureau à l’ancien emplacement d’un magasin dont plus personne ne se rappelait – certains pensaient qu’il s’agissait d’une boucherie, d’autres étaient persuadés qu’une droguerie se trouvait là mais personne ne parvenait à mettre le doigt exactement sur le moment où il avait fermé.
Ça n’avait pas d’importance, en un sens : l’ouverture du bureau de détective privé avait fait du désordre et de cela, les habitants de Parloin se rappelaient. Il y avait eu le monstrueux bureau, d’une part, qu’il avait fallu hisser par une fenêtre, puis l’immense symbole d’œil qu’elle avait peint sur la façade, il y avait eu les gens qui rentraient et qui ne ressortaient pas et le soleil qui traversait sa peau translucide, il y avait eu ses pas dans la rue après que l’alarme ait retenti, beaucoup de désordre pour une trop petite ville. « C’est une épine dans le pied » avait lancé, un jour la boulangère à une de ses clientes. Personne ne savait comment l’information lui était parvenue mais le lendemain, l’inscription avait été ajouté à la plaque de métal accrochée à sa porte. Plus personne n’avait osé rien dire et elle-même n’avait rien dit à personne.

C’était exactement pour cela qu’elle se retrouvait là, ce jour-là, à jauger la mairie du regard d’un l’air franchement agacé. Ce n’était pas que son commerce battait de l’aile en ce moment, c’était simplement qu’il l’avait toujours fait. Les affaires étaient rares, dans le coin, et elle ne parlait même pas des affaires intéressantes mais bien des affaires tout court, à côté desquelles la neige en Égypte apparaissait comme une occurrence régulière. Aussi, lorsque Monsieur Ronce, le directeur du journal, était venu la trouver pour prendre contact avec le Maire, elle s’était sentie forcée d’accepter. D’une part, parce que l’inactivité la tuait, d’autre part, parce qu’il ne pouvait pas être compliqué de prendre rendez-vous avec la personne qui dirigeait la ville, ce qui créait un ratio effort/récompense assez avantageux. Elle avait donc serré la main d’Hector avec force et lui avait promis de le recontacter vite. La vérité, c’était qu’elle comptait bien tenir sa promesse : elle pensait se pointer à la mairie, charmer la secrétaire, obtenir un rendez-vous et puis repartir. Dans les faits, ça faisait maintenant deux semaines qu’elle essayait d’entrer dans la mairie et elle avait la sérieuse impression que quelque chose ne tournait pas rond.

Elle ne savait plus ce qui lui avait mis la puce à l’oreille au début, si c’était l’aspect même de la mairie, cet étrange bâtiment étriqué coincé sur une place qui paraissait immense, si c’était le manque de fenêtres, le manque de va-et-vient ou si c’était l’ambiance elle-même, accompagnée du silence pesant. Lorsqu’elle poussa la porte de la mairie, elle laissa toute trace de politesse dehors ; son métier étant d’être curieuse, ce n’était peutêtre pas plus mal, et après avoir cligné des yeux pour toute marque de son étonnement quant au vide qui existait aussi à l’intérieur de la mairie, elle se lança dans la fouille minutieuse de chaque pièce sans rencontrer âme qui vive. Visiblement, la couche de poussière qui recouvrait le sol et les meubles n’était pas due à une grève de la femme de ménage : la mairie était désaffectée et elle n’avait pas le moindre début d’idée sur l’endroit où le maire se trouvait. Elle avait arpenté la ville, ensuite, avait posé des questions, interrogé des commerçants, elle s’était demandé, au final, si qui que ce soit savait ce qui se passait, qui dirigeait, ce qu’il faisait. Personne n’avait répondu. Personne ne se rappelait ; le maire n’était qu’affiches et discours désincarnés.

Clémentine Prouvaire n’était pas du genre à baisser les bras. En toute honnêteté, on ne savait pas très bien s’il s’agissait d’une qualité ou d’un défaut – les mauvaises langues disaient les deux quand elle se contentait de souligner qu’il s’agissait simplement de qui elle était – mais c’était pour cela qu’elle faisait le pied de grue, cachée derrière un exemplaire de la Gazette, à inspecter les gens qui s’approchaient de près ou de loin. Jusque là, elle avait fait chou blanc. Le facteur s’était bien approché, une fois, et elle avait cru tenir une piste, mais il s’était dirigé d’un pas énergique vers elle pour lui tendre une enveloppe. Il n’était pas allé plus loin, n’avait même pas regardé le bâtiment et, pour la première fois depuis longtemps, elle s’était sentie vaincue. Ça avait duré cinq secondes, à peine, dix à tout casser, mais ça avait été suffisant pour qu’elle ne remarque pas les pas qui résonnaient dans son dos.

Merde, avait-elle songé, lorsqu’une main avait traversé son épaule sans doute dans le but d’attirer son attention – c’était réussi, elle pouvait en témoigner.

« Merde, » marmonna le type lorsqu’il s’était retrouvé avec le poignet au milieu d’elle et elle se sentait franchement soulagée de n’être pas la seule à penser que le mot était de rigueur lorsqu’on se faisait poignarder par un inconnu armé d’une main. C’était peut-être un peu de sa faute : elle avait oublié d’être tangible ce jour-là, mais l’emphase restait sur le peut-être. Si elle pouvait rejeter la responsabilité sur autrui, elle en était ravie.

Peut-être beaucoup trop sereine pour la situation, elle avait sorti son carnet dans l’espoir de pouvoir communiquer, savait-on jamais. Dans tous les cas, elle ne comptait pas le lâcher : elle était certaine qu’il avait des informations et si elle devait le suivre jusqu’au bout du monde pour les obtenir, elle le ferait.

La reproduction des mouettes – Collision –

[M/M, urban fantasy/SF ?] Qu’on me permette un léger reproche à Collision : la couverture et le titre peuvent égarer – heureux égarement pour moi, qui l’avait acheté pour la raison spécieuse que je ne pouvais qu’aimer une BD de Nephyla, fût-ce la tranche de vie peinarde et rigolote qu’annonçait la présentation, et qui me suis retrouvée en réalité avec du vaudou, de la vengeance et des relations imparfaites.

Collision commence très littéralement par une collision – celle qui coûte une jambe à Stéa, jeune danseur plein de promesses qui s’est sacrifié pour sauver un passant. Torturé par la culpabilité, Koffee, l’homme qu’il a sauvé, va tout faire pour lui rendre une vie et un semblant de bonheur…

Si, derrière son côté one-shot, le récit soulève quelques questions qui auront sans doute leur réponse dans un tome ultérieur, Nephyla est une narratrice expérimentée : son trait, extrêmement maîtrisé, nous guide tout naturellement dans l’ambiguïté et l’intimité qui s’installe entre les deux hommes, suggère expertement les sentiments… et, il faut le dire, façonne de jolies scènes de sexe très sensuelles. Les personnages secondaires sont attachants chacun à leur façon (dédicace à l’autrice de romance qui parle aux plantes – et qui obtient des réponses !), et l’univers esquissé est profondément intéressant.

En bref : La reproduction des mouettes – Collision vous propose un excellent moment de lecture. C’est pro, c’est maîtrisé, c’est expressif, c’est un style très personnel et agréable, et les quelques rapidités de narration sont totalement oubliées sous le talent général qui exsude de l’ensemble.

Wyvern

[Conte de fée sombre/M/M explicite/présence de gore] Les personnages de Wyvern évoluent dans un univers vague et coloré comme un rêve – vouivres à la beauté trop précieuse, marins insouciants qui évoluent dans des bas-fonds à la beauté d’aquarelle. Même l’intrigue a la simplicité et la rapidité des songes : Wagner, un marin simplet, retrouve Hansel, un ami d’enfance, et se laisse entraîner lorsque celui-ci lui demande de sauver sa sœur… Mais ces rêveries-là ont aussi des accents de cauchemar.

Le trait de Yasmine sert impeccablement le récit, élégant, stylisé, avec quelque chose d’aquatique et flottant comme les vouivres qui règnent au cœur de l’histoire. Le bonus : les femmes aussi sont très jolies ♥ Quant à l’histoire, elle est joliment construite, chaque rebondissement annoncé avec juste assez de subtilité pour être surprenant et juste assez d’évidence pour ne pas sembler tomber de nulle part.

En bref : Si vous aimez les contes de fée sombre, les beaux graphismes et les M/M où le scénario prend le pas sur la romance, vous aimerez Wyvern – à condition néanmoins d’avoir le cœur bien accroché : le récit contient des éléments très sombres, détaillés ci-dessous pour ceux qui, comme Sen, ne sont pas sûrs d’encaisser du gore :p

**SPOILERS – SURLIGNER LE TEXTE CI-DESSOUS POUR LIRE**

Scène de torture. Cannibalisme.

Sugar Lust

[Humour/M/M explicite] Sugar Lust est une série de bandes dessinées en couleur (trois volumes pour le moment) racontant la vie de trois « hôtes de charme », ou surtout les détails de leur improbable collocation. Il existe peu d’exercices plus pénibles que chercher à exprimer tout l’humour d’une série sans
a) Trop en raconter ou
b) Sembler extrêmement sinistre, donc cette recommandation ne sera pas longue, mais le fait est là : c’est drôle. C’est très drôle. Sugar Lust est le genre de BD pour laquelle le mot « barré » a été inventé : entre Nikolai, adorable et androgyne maître du mal, Crème, faux respectable qui joue les figures paternelles pour sa petite maisonnée, Cecil, petit rebelle qui échoue régulièrement à jouer l’homme de bon sens, et toute une galerie de seconds couteaux aussi perchés qu’attachants.
Les personnages sont hauts en couleur, les péripéties gaiement improbables et les graphismes sont à l’image de l’ambiance : colorés, bondissants, reconnaissables à cent mètres. Si vous aimez les couvertures, vous aimerez le contenu !

En bref : Si vous aimez l’humour un peu délirant, les ambiances légères, les lectures feel good et les répliques improbables et percutantes, vous aimerez Sugar Lust. Les tomes peuvent être achetés en convention à la Japan Expo !

Djinn

[Conte/M/M] Djinn compte (haha) parmi ces récits qui gèrent parfaitement leur rythme : le format du conte est respecté sans pour autant laisser les personnages à l’état d’esquisse, la relation est développée sans briser le style simple et onirique du récit.
Pour sauver sa mère mourante, Husni décide de s’introduire parmi les vierges envoyées en offrande au terrible djinn Rashn pour voler l’un des trésors de celui-ci. La tâche, cependant, est loin d’être simple une fois sur place – d’autant que le seigneur des lieu s’avère bien plus humain et attachant que prévu…
Djinn est une lecture très agréable pour les yeux – les dessins sont superbes et le travail de coloration donne une teinte onirique à l’ensemble, servant parfaitement l’ambiance du récit – et pour l’esprit – c’est simple et sans prise de tête, une lecture détente avec une pointe d’humour et de mignon.

En bref : Si vous appréciez l’ambiance conte de fée, les beaux dessins et les couples honnêtement chous, sautez sur Djinn ! L’édition numérique française est disponible pour 4 euros ici et l’édition physique, en anglais, est disponible pour 10 euros.