Purusha

   Eris : la bouche comme une fournaise de venin, les yeux comme des gueules grandes ouvertes sur son avidité éternelle : un corps athlétique, grand et brun, drapé dans une robe noire qui semblait dévorer les feux électriques du plafonnier. Elle éclatait de santé, et pourquoi ne l’aurait-elle pas fait ? L’ère des réseaux sociaux et de la surinformation a fait plus pour la Discorde que les plus vilaines armes : une épée tue, une pique aiguillonne.

Il fallait soutenir son regard pour voir, entre les crocs, la faim qui haletait.
– Alors, Alexis ? Toujours vivant ?

J’aurais félicité un autre pour son puissant pouvoir de déduction, mais je me contentai d’un sourire face à Eris. Malgré la fenêtre ouverte, l’odeur de sang et de viande grillée saturait mon odorat, chassant le souvenir de l’eau de Cologne de mon porte-monnaie actuel.
– Comme tu vois, très chère patronne ! Je te contactais pour t’avertir que je pars en Inde dans dix jours, du côté de Malnad, dans un trou paumé entre forêt et montagne ; j’y ferai du bénévolat culturel, ce sera captivant. Si tu as du travail pour moi, je me libérerai.
– Tu me préviens bien tard.
– Mon porte-monnaie me fait un caprice.
– Change-en.

Je lui souris cordialement. Je suis prêt à montrer un certain respect envers les dieux que j’ai pu rencontrer, par amour échevelé de l’auto-préservation, mais je sais quand je peux tirer sur la corde : Eris était peut-être ma patronne et protectrice, mais elle avait besoin de moi.
– Pas encore, Eris bien-aimée, pas encore. Je suis parti pour un séjour d’un mois : tu auras le temps de me trouver un commanditaire, s’il s’en trouve. Kali ? Durga ? Vishnu ?

Elle étrécit les yeux, tordant les lèvres, avant qu’un sourire méchant n’illumine l’harmonie trompeuse de ses traits.
– Espères-tu que la malédiction ne te rattrapera pas si tu fuis en Inde ?

Oh, elle avait dû attendre dès le début, sans doute, que je m’abaisse à lui demander des nouvelles, à réaffirmer ma dépendance à son égard ; cette allusion était la perche parfaite pour que je cède et lui pose la question ou, à défaut, pour enfoncer le couteau dans la plaie. Je sentis la colère se liquéfier, acide, dans mes entrailles ; je gardai le sourire. J’ai supporté bien pire que les provocations primaires d’une déesse à l’éternelle maturité de maternelle.
– Peut-être. J’imagine que tu n’as pas de nouvelles, si tu n’en donnes pas.

En fait, j’en étais certain, mais mieux valait lui accorder une demi-victoire par une demi-question : j’encourrai déjà assez de risques sans froisser l’ego d’une déesse.
– Je poursuis mes recherches. Tu m’es précieux, Alexis. Ton imagination n’a pas encore d’égale… Pas encore.

Je continuai à sourire, encore et toujours et aussi longtemps qu’il le faudrait. Je ris, comme si elle s’était fendue d’une excellente plaisanterie.
– Merci pour le compliment.

Un jour, je détruirais les dieux.