Pépin

Olive se recula pour contempler son ouvrage.
Ce qui serait bientôt l’homoncule gisait au milieu du pentagramme qu’elle avait passé un mois à préparer et tracer. Il évoquait presque un enfant humain, mais la teinte boisée de sa peau et la simplicité de ses traits révélaient assez sa véritable nature.
Olive était une bonne sorcière, mais pas une excellente sculptrice.
La jeune femme revint à son ouvrage et, avec la patience méticuleuse qui la caractérisait, entreprit de rectifier les détails de son rituel.
Les perles de bitume furent méticuleusement réarrangées ; elle corrigea l’angle des feuilles de mandragores tressées, vérifia que sa créature était prête à recevoir la source de pouvoir qui l’animerait — des précautions inutiles, en réalité, puisqu’elle avait déjà examiné et ré-examiné plusieurs fois le moindre élément de son ouvrage, mais Olive était une perfectionniste.
Elle était en train de vérifier une par une les articulations de l’homoncule lorsqu’elle entendit des pas lourds au-dessus de sa tête, bientôt suivis par une cavalcade dans l’escalier : même encore toute engourdie par la sieste, Will était incapable de résister au plaisir de descendre les marches quatre à quatre. Les pieds nus de la louve-garou résonnèrent sur le carrelage de la cuisine avant que la porte du réfrigérateur s’ouvre d’un coup. Quelques bruits révélèrent les efforts de la thérianthrope pour trouver de quoi grignoter, puis la porte du salon-atelier grinça en s’ouvrant.
C’était Olive qui la dégraissait régulièrement. Elle aimait savoir quand quelqu’un pénétrait dans la pièce où elle pratiquait le gros de ses expériences. Will se laissa tomber à côté d’elle, prenant le temps de finir sa bouchée avant de prendre la parole :
–  Alors, ton truc avance bien ?
–  Mm-mm, dit Olive.
Les yeux de la jeune femme se fixèrent sur l’homoncule et un intérêt ravi intérêt teinta sa voix chaude :
–  Oooh, il est hyper mignon ! C’est quoi, son nom ?
Olive acheva de tester la souplesse de sa créature et la remit soigneusement dans une position de gisant. Ses yeux noirs, trompeusement calmes, parcoururent son ouvrage à la recherche d’une éventuelle imperfection.
–  … Je n’ai pas décidé, répondit-elle d’un ton absent.
Will se pencha pour examiner l’homoncule de plus près. Olive la repoussa d’une main douce mais ferme en travers du visage, toujours concentrée sur sa tâche.
–  Tu sais comment s’ra son caractère ? insista Will.
–  Obéissant.
–  Et à part ça ?
–  Ça n’a pas grande importance.
La thérianthrope fit la moue, contrariée. Elle hésita à objecter avant de se résigner plutôt à l’écoute. Après tout, ce n’était pas elle la sorcière professionnelle.
–  Qu’est-ce que tu fais, là ?
Olive venait de s’emparer d’une pierre brune, lisse comme une graine, qu’elle inséra précautionneusement dans le torse plat de l’homoncule. Il y eut un petit silence, puis les paupières de celui-ci s’ouvrirent sur des yeux laiteux, lumineux comme deux perles. Will sourit, charmée :
–  Aaaaah ! Il est trop mignon !
L’homoncule la fixa, perplexe. Son visage enfantin, souple et tendre comme du jeune bois, était étonnamment expressif.
–  Coucou ! s’exclama la louve-garou de sa voix la plus rassurante. C’est moi, Will, chus comme… Ta belle-maman mais version pas mariée !
La créature la fixa, suspendue à ses lèvres. Elle ne comprenait pas ce qui se passait mais on lui souriait, ce qui l’inclinait à être aussi contente : elle émit un bruit de joie et se redressa. Will désigna du doigt la pierre qui l’animait :
–  Olive, tu penses pas qu’on pourrait l’appeler Pépin ? Vu que le truc dans sa poitrine a l’air de ça !
–  I ? fit l’homoncule.
Olive le regarda et sut qu’il se nommerait Pépin qu’elle le veuille ou non. Le patronyme lui allait trop bien pour en décider autrement.
–  Will, cet homoncule a été créé pour accomplir une tâche précise, pas pour jouer avec. Tu peux nous laisser seuls ?
–  Je peux avoir un bisou ? rétorqua la thérianthrope en tendant la joue.
–  Mais tu as quel âge ? rétorqua la sorcière en s’exécutant.
–  L’âge de vouloir un câlin de ma copine ! rétorqua la thérianthrope en lui embrassant la joue en retour.
La sorcière la repoussa gentiment :
–  Allez, file. J’ai du travail.
Will s’exécuta avec un rire, se fendant d’un salut de la main envers elle et l’homoncule :
–  A toute ! J’essaierai d’pas rentrer trop tard, mais tu sais c’que c’est, les lendemain d’nuit pleine lune, tout l’monde est crevé et pis la vieille madame Hajiseck a besoin qu’on lui répare son fauteuil parce que son petit-fils qu’elle gardait l’a complètement lacéré…
–  Tu me raconteras ça plus tard.
–  Ah, oui ! Pardon. Je pars pour de vrai !
La louve-garou quitta enfin l’atelier, les bruits de sa présence continuant à emplir la maison. Ce n’était pas de la mauvaise volonté, simplement une propension naturelle au boucan ; quand elle ne parlait pas, elle courait, battait sur les tables un rythme invisible, jouait avec un stylo… À force, Olive ne l’entendait même plus. Elle se tourna vers l’homoncule :
–  Bien… « Pépin ». Tu as été créé pour t’introduire dans la maison d’un autre sorcier, David Charnier, et y récupérer un précieux talisman qui appartient à mon père : la Griffe.
L’expression de la sorcière, neutre jusque-là, se fit plus sombre et plus vide ; sa voix douce et basse se chargea d’une amertume nouvelle.
–  Il le portait au moment de sa disparition… Et Charnier l’arborait à un congrès où j’ai participé. Il est hors de question que je laisse une possession de mon père à un voleur, voire à un meurtrier.
Olive s’interrompit brièvement, contrariée de son expressivité, et revint à une neutralité plus convenable à ses yeux avant de poursuivre :
–  Il est puissant, plus que je le suis. C’est pourquoi nous ne pouvons pas l’affronter directement. Il faudra aborder sa demeure avec subtilité et en utilisant à bon escient les sorts que j’ai conçus pour toi.
Pépin hocha la tête, suspendu aux lèvres de sa maîtresse. Naturellement lié à sa créatrice, dont le sang avait constitué son ingrédient premier, ille ne souhaitait rien que la servir et lui plaire. Les plus grands sorciers investissaient parfois tant de temps et d’énergie dans leurs homoncules que ceux-ci parvenaient presque à une intelligence humaine, mais Olive ne comptait pas céder à ce genre de luxe. Dans quelques décennies, peut-être ; pour l’instant, elle était trop jeune et trop pressée. Elle devait étudier tant qu’elle pouvait, rattraper les siècles qui la séparaient des sorciers les plus puissants, s’établir un domaine et une réputation à la mesure de son père. Lorsqu’elle le retrouverait — et elle ne voulait pas douter qu’elle le retrouverait –, il serait… pas fier d’elle, non, Cristobal n’avait jamais pratiqué la chaleur humaine, mais au moins appréciateur.
Pépin contempla sa maîtresse d’un air interrogateur, attendant la suite de ses instructions. Olive reprit d’un ton posé :
– Je t’ai fabriqué avec les capacités suffisantes, mais il va falloir que tu saches les utiliser. Ne traînons pas. Nous avons du travail en perspective.
Elle sut que le programme d’entraînement qu’elle avait prévu ne suivrait pas son cours lorsque, le soir même, Will revint avec « des fringues pour le petit homoncule ».