Les contes du miroir brisé

Août – Ma vie, mes ennemis, mes fautes de goûts

L’agent m’inspirait deux sentiments contradictoires.

D’un côté, j’adorais la couleur de sa peau, vraiment. Elle était presque cuivre, en un peu plus dorée.

De l’autre, il ne pouvait pas avoir choisi sa veste sans intention délibérée de m’offenser. J’avais demandé un agent en civil, pas un échappé des années 5060 ! J’ai l’esprit plutôt ouvert, mais personne ne porte plus du vert malachite depuis au moins deux ans, et encore moins en effet marbré ! Le tissu flottait dans l’eau comme s’il cherchait à répandre à tout vent son offense au bon goût.

Deux yeux noirs en amande me regardèrent, l’air sérieux et concentré malgré la tenue de leur propriétaire. Il avait complété par un pantalon vert bouteille (sérieusement ?) et des bottes noires… J’avais honte pour lui.

Je m’étais dépêché de le faire entrer dans ma grotte d’habitation. Je n’avais pas envie d’être vu avec : j’ai quand même une réputation à maintenir ! Si ça n’avait pas été un représentant de l’ordre, j’aurais carrément refusé de lui parler. Les petites grottes d’habitation comme la mienne sont toujours creusées par groupe de cent ou plus dans la même paroi rocheuse, un peu à l’image des immeubles de la surface : du coup, il est presque impossible qu’un voisin ne soit pas dehors lorsque vous discutez devant chez vous.

– Merci de m’inviter à entrer, monsieur To.

– Oh, appelez-moi Alcus ! Et vous ?…

– Agent Eïfan. (un mince sourire) Appelez-moi Iripaï.

Je le considérai d’un œil aussi objectif que possible. A part ses vêtements improbables et l’appareil transparent qu’il devait porter sur le bas du visage pour parler et respirer sous l’eau, il était physiquement plutôt agréable. Très terne, comme la plupart des humanoïdes, mais la teinte de sa peau et ses traits en lui-même me plaisaient bien : les lèvres pleines, le nez plat, le visage en lame de couteau… Sans le bas de son corps, avec ces jambes hideuses et pleines d’angles, je l’aurais déjà dragué.

– Vous m’avez fait appeler pour un cas de harcèlement, c’est exact ?

– En effet, répondis-je d’une voix claire. Je reçois depuis deux semaines des appels menaçants. Je pensais que ça passerait si je les ignorais, mais…

Il hocha la tête, l’air compréhensif, attentif, ou les deux. J’avais du mal à le lire : il semblait naturellement peu expressif.

– S’agissait-il d’une seule personne ?

– Oui.

– A-t-il manifesté une rancune particulière ?

Je grimaçais :

– Vous connaissez ma profession ?

– Je n’ai pas cet honneur, reconnut-il.

Je suspectais vaguement qu’il se payait ma tête. C’était dur à dire : je sentais que l’agent Iripaï devait connaître un certain succès au poker.

– Je suis un artiste d’aquarium, annonçais-je avec une pointe de défi.

La plupart des gens tendent à être surpris quand je l’annonce, comme si un minimum de culture et la possession de cinq doctorats empêchaient automatiquement de vouloir gagner sa vie comme décoration… Personnellement, j’aime me montrer ! Je ne comprends pas l’intérêt de bien s’habiller, bien se maquiller et bien se coiffer (pour ceux d’entre nous qui en ont besoin – les Esprits soient loués, mon espèce n’a que de très fins tentacules, ce qui nous permet d’émuler une chevelure sans avoir à se martyriser avec un peigne) si ce n’est pas pour en profiter un peu.

Bien sûr, il y a aquarium et aquarium. Je travaille dans un casino de luxe, ce qui m’assure un lieu de vie en conséquence : immense, bourré de coraux et d’algues magnifiques, placé en plein centre de la salle principale pour qu’on puisse mieux nous voir. Il y a même quelques tables pour les clients qui voudraient nous côtoyer de plus près, ce qui nous permet à nous de savourer leur expression admirative quand nous les éblouissons.

Oui, les flurènes sont connues pour leur vanité, et alors ? Un peu d’orgueil n’a jamais tué personne, et puis nous sommes vraiment belles. Tout le monde le reconnaît – sauf les Yuoltas, mais les Yuoltas n’aiment que leurs abstractions mathématiques, donc leur avis compte peu.

Pour commencer, nous sommes merveilleusement colorées. Chacune d’entre nous a une couleur dominante – le jaune safran, pour moi – qui, sur les extrémités des membres et sur nos cheveux-tentacules, vire à d’éblouissantes teintes arc-en-ciel. Nos yeux évoquent ceux des chats, mais en bien plus jolis évidemment : les miens sont rose fuchsia, par exemple. Nos doigts et nos tentacules luisent aux extrémités, et nous pouvons même briller plus fort à volonté.

Et, bien évidemment, nous n’avons pas de ces espèces d’horribles jambes ! Tous les Surfaciens en ont, tristement, et je ne comprends pas comment ils font pour le supporter. Les tentacules sont tellement plus souples, plus sveltes, sans protubérances ni cartilages…! D’ailleurs, je pense que ce n’est pas un hasard si la plupart des espèces marchantes ont inventé la robe chacune de leur côté : ils ont honte, consciemment ou non. Tandis qu’une flurène, avec ses couleurs hypnotiques, ses lumières, ses tentacules gracieuse, sa silhouette harmonieuse… Il faut le reconnaître : nous sommes magnifiques.

– Vous pensez à un admirateur déçu ou à un collègue jaloux ? demanda l’agent Iripaï d’un air – comme de juste – impassible-mais-attentif.

– C’est possible. J’ai également un blog à succès sur les dernières tendances de la mode… Avec ma photo, évidemment, lorsque je me prends comme modèle. Quelques millions de fans me suivent – j’ai déjà été reconnu dans la rue.

Ses yeux s’écarquillèrent de quelques millimètres, ce qui correspondait probablement à l’extrême surprise chez lui. Un fan ? J’espérai que non, vu sa tenue : j’aime à penser que quiconque m’écoute ou me lit gagne quelques niveaux en bon goût.

– Un concurrent ?

– Ou un fan déçu… Il n’a pas précisé. Vous comprenez, maintenant, pourquoi je souhaitais rester discret – si mon adresse venait à être découverte…

– En effet, monsieur… Alcus. Avez-vous enregistré les messages que vous avez reçus ?

– Bien sûr, je les ai postés sur la section « mails haineux » de mon blog. Attendez que je vous les retrouve.

Me saisissant de mon ordinateur portable, je tapais rapidement l’adresse de mon blog : aussitôt, les simulateurs 3D projetèrent la façade joviale du site, avec ses paillettes et ses habits vides dansant. Mon avatar, une version miniature de moi avec des oreilles de tolichous (tout le net craque sur les tolichous, les Esprits savent pourquoi ! Personnellement, je déteste ces sales bêtes, mais elles font mignon, donc…), se tenait gracieusement assis sur le titre de la page, agitant gaiement la main à l’adresse des visiteurs.

– Vous êtes Sillage Doré ? demanda l’agent.

– Lui-même. Vous suivez mon blog ?

– La mode ne compte pas parmi mes intérêts, reconnut-il avec une nuance d’excuse dans la voix. Mais j’en ai entendu le plus grand bien.

Je me demandais s’il avait jamais été expressif de sa vie. Pleurait-il, bébé, ou se contentait-il d’un air de légère mélancolie ?

– J’y passe des heures, confirmai-je non sans fierté.

Je lançais les messages. Sans vouloir entrer dans les détails, l’auteur y montrait pas mal de méconnaissance des mécanismes sexuels des flurènes ainsi qu’une certaine agressivité. Ses accusations portaient surtout sur la qualité perçue de mon blog, mais il me promettait entre autres une carrière comme sushi et un usage de mes tentacules à des fins quand mêmes assez choquantes. Bien sûr, j’ai l’habitude de ce genre de malades, mais pas si… obstinés, d’habitude.

L’agent Iripaï ne me déçut pas et demeura soigneusement inexpressif, haussant simplement un sourcil pour manifester son état de choc profond.

– On dirait qu’on vous en veut.

– Merci, j’ai constaté. D’autres remarques ?

– La nature générale des insultes semble sous-entendre qu’il ne vous connaît pas vraiment. S’il avait un vrai motif de rancune, il se concentrerait sur un sujet particulier. De quelles photos parlait-il ?

Je grimaçai :

– Une erreur de jeunesse. J’étais encore un peu nouveau, un peu trop extravagant, et… J’ai commis l’erreur de porter un sac Losteul avec une veste Tskleung. Inutile de dire que j’en ai entendu parler pendant des mois !

– Ah, dit-il d’un ton poli qui exprimait toute l’incompréhension du monde. Et serait-ce un motif suffisant d’offense pour vous harceler ?

Je haussai les épaules :

– Pour certains, oui. Je ne vous cacherai pas que j’ai connu une période de dépression après ça, mais je m’en suis remis.

– De dépression ? A cause du harcèlement ?

– De la honte. Un sac Listeul avec une veste Tskleung ! Qu’est-ce qui m’avait pris ?

Sentant la douleur dans ma voix, l’agent Iripaï émit un bruit de réconfort. Ce robot était décidé fort bien programmé – sérieusement, c’était vraiment un humain ?

– Avez-vous d’autres remarques ? enchaîna-t-il.

Quelques questions de routine plus tard, il me quittait ; je permis à mes yeux de se reposer quelques instants avant d’entamer la séance de photos pour mon billet du lendemain, puis d’enchaîner avec deux heures de musculation au gymnase – les meilleurs vêtements au monde ne servent à rien sur un mauvais présentoir.

***

Deux jours plus tard, je trouvai le poisson cloué à la porte de ma grotte.

Quatre pensées me traversèrent alors l’esprit :

a) Putain, ma porte !

b) Un silure dans de l’eau de mer ?

c) Son gris jure vraiment contre la peinture rouge écrevisse.

d) Oh PUTAIN DE FOUTREMER.

J’ôtai le clou. J’ôtai le poisson. J’ouvris ma porte, au sixième essai. Je fermai à clef derrière moi, après quatre tentatives.

Je jetai le poisson dans le broyeur automatique;

Je me donnai entre une demi-heure et une heure pour gérer la crise de panique qui tambourinait gaiement au seuil de ma conscience et, seulement quarante minutes plus tard (hah !), j’appelai la police pour qu’on dépêche un autre robot chez moi.

Ils furent efficaces : il fallut seulement trente minutes à l’agent Iripaï pour parvenir chez moi. Je me demandai si c’était le seul homme qu’ils aient de formé à la plongée. L’idée était un peu vexante, mais les flurènes sont plutôt minoritaires sur la planète Guelbanril – il n’y a qu’un seul océan habitable et c’est quand même assez loin de notre monde d’origine.

Bref, je retrouvais mon robot policier favori. Il avait, les Esprits savent comment, trouvé quelque part (dans une poubelle ?) un ensemble encore plus improbable : d’accord, le jaune canari n’est techniquement plus un faux pas, mais arrangé de cette façon, et avec ce genre de – manteau, j’imagine que ce torchon était supposé être un manteau… Non, vraiment, ce type me provoquait. Subtilement, certes, mais sûrement.

– Mettez-vous à l’aise, lui intimai-je avec un large sourire crispé. Ôtez votre veste.

– Je ne voudrais pas déranger, dit-il en haussant légèrement le sourcil (s’entraînait-il devant le miroir tout les soirs ?).

– Je vous en prie.

Était-ce une hésitation qu’il avait eue avant de l’ôter ? Le robot avait-il une âme ? Au moins, il n’avait plus de « manteau », et c’était ce qui m’intéressait pour le moment. Maîtrisant ma voix, qui avait une stupide tendance à trembler, je lui expliquai comment j’avais trouvé le poisson, et où.

– Je sais que les flurènes sont une minorité ici, mais nous avons quand même des droits, nous avons une ambassade. J’exige une protection policière !

L’agent Iripaï me regarda calmement, comme de juste. Je songeai à l’encastrer dans un mur.

– Nous verrons ce que nous pourrons faire, mons… Alcus.

– J’espère bien que vous serez capables de me protéger ! sifflai-je.

Personnellement, les gens qui me regardent calmement m’énervent, et encore plus quand ils tentent de m’apaiser. Je suis ému pour une raison, j’attends qu’on en reconnaisse la gravité et la légitimité.

Je dois également le préciser : je suis très rancunier. C’est pourquoi, lorsque l’agent Iripaï me quitta, je téléphonais à la commissaire de police, qui avait toujours été une très bonne amie à moi – nous nous étions rencontrés lors d’une réception, six ans plus tôt, et avions toujours gardé le contact depuis lors.

Comme prévu, elle me confirma que mon robot était l’un des rares agents entraînés à supporter les profondeurs auxquels vivaient les flurènes.

Et puisque, contrairement à toutes les flurènes, elle n’avait pas de flash confus de l’avenir, elle m’accorda bien volontiers l’agent Iripaï à domicile lorsque je lui affirmai qu’une vision m’avait informé du fait que son affectation à mes côtés me sauverait la vie.

***

En défense des flurènes, nous ne mentons jamais sur nos visions ; c’est pour nous quelque chose de sacré, un pouvoir certes incontrôlé mais qui fait peser sur nous de sérieuses responsabilités. Nous sommes le peuple des Sorcières, celles dont les visions aident les héros et les méritants…

Sauf que, quant à moi, je suis un flurène impie. À mon sens, le temps des héros est passé depuis bien longtemps – et d’une – et un homme avisé a pour devoir de jouer avec tous ses atouts – et de deux. De toute façon, je n’ai jamais eu de visions. Jamais. Toute ma famille excelle à avoir des visions, sauf moi. Enfin bon ! Ce n’est pas comme si je me souciais de ce genre de choses mystiques, je suis un esprit rationnel.

Bref, moi, je mens, et ça me réussit très bien. De toute façon, Iripaï, étant secrètement un robot, ne sembla pas particulièrement contrarié de son déménagement surprise. Il débarqua poliment, un paquet de fringues sous un bras et des Tupperware de nourriture sous l’autre, et je lui désignai un canapé où dormir, ce qui sembla satisfaire tous ses besoins cybernétiques.

– Je serai à votre entière disposition, mentionna-t-il poliment.

– J’y comptais bien, répondis-je avec un sourire charmant.

Comme on peut le voir, il m’avait donc, techniquement, donné la permission de faire ce que je voulais de lui. Je ne suis donc pas blâmable de l’avoir pris au mot.

Quand Iripaï se réveilla, le lendemain, un sac de vêtements neufs était fixé au pied de son lit et aucun de ses habits n’était en vue. Il vint m’annoncer très poliment qu’il ne les trouvait plus.

– C’est normal, lui dis-je gaiement. Je les ai lavés dans ton sommeil, car j’aime que tout soit impeccable chez moi, puis je les ai envoyés au pressing pour que vous n’ayez pas à porter des vêtements froissés. Mais ne vous inquiétez pas ! Je vous ai acheté des vêtements mettables !

A ce moment-là, pour la première fois, je vis Iripaï afficher une expression humaine. Ses sourcils renoncèrent à se hausser et son visage à rester impassible, ses yeux noirs s’écarquillèrent et le pli calme de ses lèvres se brisa quand elles s’entrouvrirent.

Soudain, il eut l’air désemparé, déconcerté, vivant, et ce fut à ce moment précis que, non sans stupeur, je tombais amoureux.

Je dois avouer que j’en ai été moi-même surpris ; entre ses jambes et son manque de goût, il comptait quand même pas mal d’arguments contre lui. Mais c’était quelque chose dans ses yeux… Dans son incertitude, dans sa vulnérabilité soudaine de robot désarçonné… Chez la plupart des hommes, cela aurait éveillé un sentiment protecteur : chez moi, ça m’a donné l’envie pressante de continuer à le harceler pour continuer à le voir comme ça.

– … Ah, dit-il poliment, se ressaisissant bien trop vite à mon goût. J’aurais aimé être averti avant.

– Je ne voulais pas vous réveiller ! Les vêtements que j’ai achetés vous déplaisent ?

– Pas du tout, mais j’aurais préféré les miens.

Je lui adressai mon sourire le plus charmant :

– Je suis désolé… Mais dites-vous que le bon goût s’en sortira renforcé ?

À nouveau, il eut l’air désarçonné devant cette violation décidément anti-robotique des conventions ; j’avais envie de lui pincer les joues, les côtes, le nez ou les trois.

– Pardon ?

– Vos tenues sont particulières.

– Je les aime bien, se défendit-il en tentant d’être aussi professionnel que possible – mais la chose est difficile en parlant chiffons.

– Vous devez reconnaître qu’ils sont hideux, soulignai-je avec impartialité.

Je le sentais déchiré. Que devait-il faire ? Être légitimement indigné ? Mais ce n’était guère robotique. Demeurer impassible et professionnel ? Mais le sujet ne s’y prêtait pas.

– Je… Je n’ai pas à avoir ce genre de conversations avec vous. S’il vous plaît, ne touchez plus à mes vêtements dans le futur. Je vais mettre ces habits pour le moment, mais je vous les rendrai une fois que j’aurai récupéré les miens.

– Oui oui, approuvai-je distraitement. J’ai prévu d’aller au zoo aujourd’hui, pour une petite mise à jour vidéo sur ma vie. Vous filmerez ?

– Je filmerai quoi ?

– Et bien, moi en train d’admirer les animaux, bien sûr. Les gens adorent les tranches de vie comme ça, j’éditerai les passages ennuyants. Vous savez que je suis célibataire ?

J’avais réussi à le déstabiliser. Fauché dans ses objections, il avait raté son occasion de protester, réduit à faire « ah » pendant que je poursuivais mon discours :

– Ce sera épouvantablement pratique de vous avoir ! Je suis toujours obligé d’appeler une amie, d’habitude, mais elle est indisponible aujourd’hui. Quel genre d’animaux aimez-vous ? Vous devriez aimer, c’est sur terre, vous pourrez marcher et tout ce genre de chose.

– Sur terre ? Mais vous n’êtes pas…

– Non, en effet ! Je ne peux pas marcher, mais j’ai une bulle de déplacement, il faut bien que je puisse me rendre à mon travail, vous savez !

– Votre travail…

– Artiste d’aquarium, je vous l’ai déjà dit, vous n’écoutiez pas ?

– Si, mais…

– Quand voulez-vous partir ?

Il cligna des yeux, tellement déconcerté que toute expression intelligente avait renoncé à s’imprimer sur son visage. Ses lèvres, leur courbe incertaine et vulnérable ! J’avais envie de les embrasser et de lui pincer les joues. J’avais sérieusement envie de le pincer – il fallait que je trouve un prétexte.

– Partir ?… Dans… trente minutes ?

– Si tôt ! C’est parfait ! Je me maquille, je vérifie ma tenue et je reviens. Ne mettez que des nuances de bleus, ça soulignera votre peau. À tout à l’heure !

Je dois le reconnaître : l’agent Iripaï ne se laissa pas faire à ce point. J’étais persuadé de n’avoir choisi que des vêtements harmonieux et qui s’accordent à son teint, mais il parvint d’une façon ou d’une autre à trouver les couleurs les moins belles que je lui avais réservées et à les désaccorder. Je fus accueilli par un triste massacre de violets et de verts et eus la surprise de constater que je n’arrivais même pas à en ressentir d’avantage que l’amusement de l’homme qui regarde des vidéos de catastrophes naturelles comiques sur Nosvideos.

– Original.

– C’est de l’ironie?

– De l’admiration. Allons-y !

Mon robot avait repris du poil de la machine. Il demeura impassible pendant tout le trajet en bus-bulle jusqu’à la surface, me demandant juste comment faire fonctionner la caméra. Je lui fis filmer quelques plans d’introduction à titre de test, pour voir si ses talents de cameraman égalaient son aptitude à choisir des vêtements de goût, et fus agréablement surpris.

Je suis un bon blogueur. Je sais être le meilleur ami de tout le monde, le compagnon chaleureux de la caméra. J’introduisis le voyage, mes vêtements, remerciant l’ami « qui avait bien voulu remplacer PetiteChoupite au pied levé ».

– Est-ce que je vais être cité sous mon nom ? demanda Iripaï une fois le plan fini.

– Ou un pseudo, comme tu veux. Si je ne donne personne, on m’accusera de vouloir tirer toute la couverture à moi. Il y a de ces rageux, sur internet…

– J’aimerais bien Iripaï.

Je le regardai, surpris par cette nouvelle démonstration de personnalité.

– Pas de pseudo internet ?

– Non, c’est pour mes sœurs. Elles sont fans de votre blog.

Cela faisait bizarre de s’imaginer Iripaï avec une famille, enfant en train de jouer ou fêtant son anniversaire à une table entourée de plein de versions féminines de lui. En même temps, peut-être était-il expressif en dehors du travail, peut-être même avait-il une âme ? Difficile à dire.

– Je peux ajouter un petit message avec une dédicace à leur adresse, proposai-je. Par contre, évite de leur donner mon vrai nom et mon adresse.

– Elles ne savent même pas que je travaille avec vous.

J’aurais dû savoir que robot-Iripaï ne s’abaisserait pas à être si peu professionnel. J’acquiesçai et sortis ma tablette personnelle pour prendre des notes.

– Combien sont-elles ? Quels pseudos ?

– Solkië, RoseSang, Lo, Choute, Valru, MilleFaçons.

Je haussai les sourcils :

– De la même portée ?

– Les humains n’ont qu’un enfant par grossesse, en moyenne.

– Vous avez eu tout ça volontairement ?

– Mes parents, oui. Et vous ?

– Les flurènes peuvent avoir entre vingt et trente petits par portée, mais maintenant… Les parents ont tendance à ne garder que quelques œufs pour pouvoir mieux s’en occuper.

– Vous avez des frères et sœurs ?

– Une petite dizaine.

– Ils habitent aussi sur cette planète ?

Qu’avait-il à vouloir parler famille, lui ? D’accord, j’avais commencé, mais juste par pure politesse. Tout le monde sait qu’il n’y a rien de plus ennuyeux que les questions personnelles : c’est juste une manière facile de faire semblant de s’intéresser aux gens.

– Non.

Les robots n’excellant pas à lire l’atmosphère, il s’obstina :

– Où habitent-ils ?

– Oh, à Lamoy, probablement…

– Probablement ?

Sérieusement, ce type ne pouvait-il pas comprendre quand quelqu’un lui répondait de façon clairement faussement aimable ?

– Nous n’avons pas vraiment maintenu contact.

– À cause du décalage horaire ?

L’hypothèse était tellement innocente que je ne pus m’empêcher de sourire sincèrement.

– Oui, voilà.

– Et qu’est-ce qui vous a poussé à devenir blogueur et dan… artiste d’aquarium ?

Il me fallut un moment pour comprendre qu’il tentait de faire la conversation. La tentative était si inattendue, de la part d’un robot, que je n’eus pas le cœur de l’envoyer paître. En plus, qui savait ce qu’il pouvait raconter à ses sœurs ? Les scandales sont toujours si pesants à dissiper que je préférais éviter cette engeance autant que possible.

– Je me trouve beau et j’aime bien me montrer.

– Vous êtes très franc.

J’approuvai avec toute l’énergie d’un menteur. Je ne suis ni totalement franc ni totalement hypocrite, juste très extrême dans mon emploi des deux. Quand je peux dire la vérité, je l’assène brutalement, quand je dois la déguiser, j’y vais à fond également : je n’aime pas les compromis, c’est ma nature !

– Je ne vois pas pourquoi je mentirais. C’est stupide de prétendre de se trouver moche quand on bombarde le net de photos de soi.

– Certains blogueurs sont vraiment complexés, pourtant.

– Et bien ils sont stupides, que veux-tu que je te dise ? Et puis c’est complètement crétin, c’est difficile d’être vraiment moche ! La seule chose inexcusable, c’est de ne pas prendre soin de soi, ensuite… Il y a juste des nuances de « banal » à « magnifique ».

– Et comment vous classez-vous ?

Était-ce une pointe d’émotion que j’entendais dans sa voix, comme un vague amusement ? Avais-je réussi un miracle ?

– « Magnifique », bien sûr.

Oui, il souriait ! Pour de vrai ! J’étais décidément merveilleux.

– Tu n’es pas mal toi-même, malgré tes jambes. J’aime bien la couleur de ta peau et ton visage.

Il changea de couleur pour virer vers du vrai cuivre. Certaines races changent de couleur comme ça pour signifier des émotions, comme les flurènes brillent lorsqu’elles ont peur ou sont en colère, mais je n’arrive jamais à me rappeler de la signification chez les humains… Un peu n’importe quoi, je crois.

– Mais vous n’aimez pas mes vêtements.

– Comme un peu n’importe qui avec du goût.

– Ils sont confortables, rétorqua-t-il avec une légère ombre d’indice de sourire. Mes sœurs me disent la même chose.

– C’est normal, elles suivent mon blog.

– Je mettrais quand même ce que je veux.

– C’est ce que nous verrons.

– Un homme averti en vaut deux…

Nous avions viré à un ton plus familier sans nous en apercevoir et ce n’était franchement pas désagréable. Il avait l’air de prendre les insultes avec beaucoup de bonne humeur : en fait, il me les retourna même. Je fus appelé narcissique, je lui rétorquai que les jambes humaines étaient vraiment moches, il me répondit qu’il trouvait les tentacules des flurènes esthétiquement jolies, ce qui n’était pas une insulte, ce que je lui fit remarquer ; et au final, à force de se critiquer ou non, nous ne vîmes pas le temps passer, et j’oubliais complètement de lui faire filmer d’autres plans pour le journal vidéo. J’avais du mal à lui en vouloir, mais je fis semblant histoire d’accomplir mon rêve et de pouvoir lui pincer le nez. L’acte excédait sa capacité à être irrévérent, il ne me le rendit pas ; mais il n’avait pas l’air spécialement gêné, à part quelques délicieuses secondes où la surprise teignit ses traits.

J’avais loué une bulle pour la journée, ces espèces de mastodontes flottants remplis d’eau : seule la partie inférieure de mon corps est immergée, ce qui me laisse presque aussi libre de mes mouvements qu’un Surfacien normal. J’étais donc en bonnes conditions pour apprécier la journée, mais je ne me souviens pas vraiment de quels animaux nous avons vu au zoo : j’étais tellement occupé à embêter Iripaï, et lui à me répondre qu’il était difficile de me rappeler qu’il me fallait au moins dix minutes de moi m’extasiant sur diverses bestioles amorphes.

En fin de journée, pour récompenser Iripaï d’avoir été un si bon cameraman et faire oublier les six fois où je l’avais pincé, je lui achetai une glace. Il refusa, pris de scrupules, et se la paya lui-même ; un peu décevant, mais bon, tant pis.

Sur le chemin de retour, l’espèce de gros sociopathe qui m’en voulait fit exploser la station de changement de bulle.

***

Il avait bien choisi son moment, je dois lui reconnaître : Iripaï était forcé de se séparer de moi pour que je puisse me changer et les stations de ce type sont toujours plongées dans le chaos dans les heures de pointe : il y a les familles nombreuses et leurs rejetons infernaux, les cadres pressés, les petits vieux en détresse… Pas besoin de gros matériel ou d’escouade pour semer le chaos. Je dois admettre que je ne sais pas exactement comment il s’y est pris, parce que je me suis fait très rapidement assommer par-derrière, mais c’était sûrement un truc un peu minable.

Je me réveillai attaché dans une baignoire. Elle était beaucoup trop petite, mes tentacules dépassaient, j’avais mal au bras à cause de la manière dont ils étaient entravés et la tête m’élançais comme lors de ma première cuite, bref : je désapprouvais la situation.

C’est lorsque j’ai réalisé précisément ce que signifiait tout ça que j’ai vraiment angoissé. Par égard pour ma dignité, je ne m’étendrai pas sur ma réaction, mais disons que j’étais dans un état mental assez moyen quand le responsable de cette brillante situation est arrivé, armé d’un fusil laser.

Il était moche, vraiment moche, et je ne dis pas ça seulement par rancœur, enfin ! Si, mais bon : sa peau était d’un beige très quelconque, avec des cernes violets, la cornée injectée de rouge et les cheveux précisément de la mauvaise nuance de brun pour aller avec son teint. Il était vêtu avec ce que j’imagine être du goût, mais franchement, j’avais peur et mal et vraiment pas envie de lui concéder quelque chose.

Une fois n’est pas coutume : je le laissai parler en premier.

– Enfin, dit-il, ce qui était à peu près le pire début de conversation de ma vie.

– Enfin quoi ?

On m’a toujours affirmé que j’étais un peu trop bavard ; heureusement pour moi, mon ami le psychopathe était trop occupé à être fou pour vraiment remarquer mon interruption.

– Je veux ta voix, déclara-t-il d’un ton empathique.

J’avoue que je n’ai pas trop su quoi répondre sur le coup, sinon un regard idiot. Bien parti dans son monologue, il poursuivit :

– Ta voix. Ton – ta manière d’écrire. Pendant six mois, tu écriras pour mon blog. Si j’ai du succès, j’admettrai que tu as vraiment réussi grâce à ton talent et pas seulement parce que tu es une sorcière. Sinon, je te rendrai à ta mer bien-aimée… sous forme d’écume de flurène !

Sa voix s’éteignit d’elle-même. Je demeurai pétrifié, incapable de savoir quoi faire – tenter de l’agresser, lui demander qui il était, s’enquérir de comment il espérait me transformer en écume, me mettre à hurler hystériquement ? Honnêtement, la dernière semblait la plus tentante, mais il y avait le fusil laser.

– Qui êtes-vous ?

– SonjahdePlanèteVanyo, cracha-t-il haineusement.

Qu’est-ce que c’était que ce pseudo d’infâme kikoo ?!

– Tu n’as jamais entendu parler de moi, hein ? Tu supprimais mes commentaires comme ceux d’un troll !

– Pas moi, mes modérateurs, corrigeai-je étourdiment.

Il me frappa sur les tentacules. Je tressaillis. Il frappa à nouveau et je criai par pur instinct de survie, parce que le dessus des tentacules est peut-être l’endroit le moins sensible d’une flurènes, mais je n’avais vraiment pas envie qu’il teste sur le reste du corps.

– Je n’étais pas un troll ! Je parlais vrai ! Je parlais que vrai ! T’es qu’un arriviste narcissique qui gagne à la beauté !

Sa voix était aiguë, ses propos incohérents, sa grammaire en folie et il me frappait là où j’aurais le moins mal, mais le ridicule rendait juste la situation encore pire. Un psychopathe logique (je me comprends) se contenterait de me tuer si j’échouais à lui apporter du public. Un type comme cette espèce de malade était bien capable de me tabasser à mort parce qu’il avait l’impression que mes cheveux le regardaient méchamment. Je pouvais tenter de le maîtriser en dernier recours, chacun de mes tentacules peut briser le bras d’un homme adulte, mais s’il réussissait à me tirer dedans avant ?

Il continuait à déblatérer, perdu dans son délire, et je le regardai de façon aussi non-agressive que je pouvais tout en tentant de ne pas me mettre à pleurer de peur. Il fallait que je fasse confiance à la police, à Iripaï – ils regarderaient sûrement les commentaires de mon blog… Ils repéreraient les agressifs, suivraient les adresses de connexion… Ils me sauveraient. Tout ce que j’avais à faire, c’était coopérer…

Et prier pour que le succès vienne.

***

J’ai un peu de mal à me souvenir des jours qui ont suivi. Sonjah me faisait écrire six cent mots par jour, précisément, sur les fringues dont il s’accoutrait, puis il s’occupait de la promotion – horriblement maladroite. Je n’avais pas accès à internet, à peine droit d’être nourri ou d’avoir accès à des toilettes.

Les flurènes ont beaucoup de capacités, mais notre peau n’est pas faite pour la vie à l’air pur. Dès le troisième jour, la sécheresse a commencé à m’abîmer les tentacules, plus sensibles, puis les cheveux. Dès le sixième jour, j’avais des petites plaies dues au fendillement de l’épiderme. L’eau de la baignoire était loin d’être suffisante, et douce au lieu d’être salée.

Je continuais à espérer. Quelqu’un allait tomber sur mes articles, reconnaître le style : la blogosphère est friande de scandales, ils devaient faire un drame. Iripaï, la police feraient le lien, sûrement – je l’espérais…

Les huit premiers jours, rien ne se passa. Au moins, Sonjah avait gagné deux ou trois commentateurs assez stupides pour ne pas reconnaître mon style, ce qui calmait un peu ses crises de rage.

Le neuvième jour, une lectrice un peu plus intelligence, enfin, repéra les similarités : s’ensuivit un drame que je ne suivis qu’à travers les cris incohérents de Sonjah. Apparemment, les hypothèses vacillaient entre du « sous-moi » (quoi ?!), du plagiat et une fuite de ma part : submergé par ma célébrité, j’aurais souhaité me reconstruire sous un faux nom avec un autre modèle (un aussi moche ?!). Sonjah me fit rédiger un post de réfutation indignée. J’exigeais d’avoir au moins accès à internet le temps de repérer les commentateurs les plus virulents, pour mieux les écraser. Je l’eus, sous sa surveillance.

Les Esprits soient loués : trois des sœurs d’Iripaï s’étaient senties assez outragées par l’affront qui m’était fait – Solkië, Lo et Valru. Je les admonestai parmi les autres, blâmant leur fanatisme à réclamer que le sang coule, probablement pour que les autres lectrices leur envoient des roses devant leur dévotion ; mais non, des mille façons de s’y prendre, elles avaient sans doute choisi la plus ridicule, même si elles se croyaient choutes. Les italiques sont miennes, et je dois dire que j’ai toujours eu une mémoire des noms qu’on m’a enviées : OK, les formulations étaient un peu maladroites, mais j’aurais voulu vous voir à ma place !

Je fis relire par Sonjah, j’envoyai, je priai.

Vingt heures plus tard retentit dans l’appartement un grand bruit de métal défoncé. Je sursautai, persuadé que Sonjah avait définitivement fondu les derniers fusibles de sa santé mentale, et me hissai désespérément hors de la baignoire. J’avais mal partout, la peau sèche à saigner, mais la peur me donnait des jambes. Je rampai jusqu’à la porte et l’ouvris maladroitement. Les restes d’une porte de métal gisaient sur la moquette du couloir de l’entrée, des hommes en uniforme s’y encadrant. J’entendis avant de la voir l’arrivée de Sonjah, ses hurlements déments retentissant entre les murs gris. Il brandissait une arme et ses yeux fous trahissaient assez son intention de s’en servir.

Il n’en eut pas le temps. Une balle-laser lui traversa proprement l’épaule et il tomba, enfin, en silence. J’attendis qu’il se relève, s’agite d’une façon ou d’une autre, mais rien ne se passa. On m’entoura, on me jeta une couverture humide sur les épaules, on me souleva de terre – péniblement, les flurènes font de très mauvaises héroïnes portables, à cause des tentacules.

Je décidai de m’évanouir et le fis.

***

Ma vie refuse de se plier à la moindre conception scénaristique convenable. Déjà, Sonjah n’était pas mort : il s’était simplement évanoui, comme la lavette qu’il était. Ensuite, Iripaï ne se trouvait pas dans l’équipe d’intervention qui avait accouru à mon secours, soi-disant parce qu’il avait un intérêt personnel dans l’affaire et que son jugement en aurait été faussé ! Où est la passion ? Où est le romantisme ? Sérieusement, je ne demande pas un conte de fée (surtout que les flurènes sont supposées être des sorcières, je ferai une très mauvaise héroïne), mais qu’on m’accorde au moins un peu de dignité ?!

Enfin bon. D’un autre côté, ça m’épargnait d’avoir le chevalier le plus mal habillé au monde : parce que, sérieusement, Iripaï arrivait à mal porter l’uniforme. Le truc supposément le plus sexy au monde – mais non ! Un pli disgracieux par-ci, une bosse improbable par-là, ce type était bourré d’un improbable talent à s’enlaidir sitôt qu’il portait le moindre tissu.

Au moins, il était à mon chevet (autant qu’il soit possible d’avoir un chevet quand vous flottez dans l’eau) quand je me réveillai à l’hôpital. Son expression se détendit imperceptiblement en me voyant : il me tenait la main, très romantique, j’approuvais.

Mais, comme je l’ai dit, ma vie est absolument navrante et aromantique de bout en bout : on me tenait l’autre main, je tournai la tête, c’étaient mes parents.

Je ne sais pas quelle expression je devais faire, mais elle devait être intéressante : ils la ratèrent parce qu’ils se mirent à pleurer.

J’aimerais qu’on m’imagine moi, traumatisé, fatigué, déshydraté, me réveillant à l’hôpital, un improbable potentiel petit ami et de l’autre côté la chose la moins sexy de l’univers entier : les parents ! Et pas n’importe quels parents, mes parents, tous imbus de leurs super pouvoirs de sorcière que je n’avais pas parce que, pour eux, j’étais un échec – ce qui explique sans doute pourquoi je suis lu par des millions de lecteurs et pourquoi j’ai des partenariats avec six grandes marques, sans vouloir les nommer.

Et en plus, ils pleuraient.

Je regardai Iripaï. C’était sa faute, je le savais. D’une manière ou d’une autre, c’était sa faute.

– Je les ai prévenus sitôt que vous avez été kidnappé, dit-il de sa voix calme. Ils ont fait le trajet depuis votre planète natale et nous ont aidé de leur mieux… C’est eux qui nous ont redirigé, par leurs prédictions, vers Sonjah.

Mes parents pleuraient toujours. J’avais envie de pleurer aussi, à cause d’eux. Iripaï me serra la main une dernière fois et tira sur la corde à son côté pour qu’on le remonte de l’aquarium où j’étais gardé.

– Je vous laisse, dit-il.

Infâme connard en veste vert malachite.

***

Prudent qu’il était (sauf au niveau sens vestimentaire), Iripaï revint le lendemain matin. Mes parents repasseraient en soirée : on avait plein de choses à se dire, s’avérait-il, pas que des bonnes, mais quelques-unes – et ces quelques-unes suffisaient. Surtout après avoir failli mourir : c’est fou comme pas mal de choses semblent insignifiantes, tout à coup.

Il me dit bonjour en prenant place à côté de moi. Je lui dis bonjour. Un silence embarrassant s’ensuivit. Il était inexpressif, comme d’habitude, mais je refusais de lui pincer quoi que ce soit avant d’avoir échangés quelques mots.

– Votre prédiction était juste, au final. Si je n’étais pas resté chez vous, vous n’auriez pas appris le nom de mes sœurs…

J’hésitai un instant à le détromper et renonçai. D’accord, les mensonges sont techniquement très toxiques et mauvais et tout ce genre de chose dans les belles histoires, mais je pense avoir démontré de façon éclatante que ma vie est toute pourrie.

– Oui.

– Vous m’en voulez ? Pour vos parents.

J’hésitai à nouveau sur ce coup-là, entre le culpabiliser et le dédouaner. D’un côté, il ne fallait pas l’encourager dans la niaiserie, de l’autre, je n’avais pas vraiment envie d’interactions négatives pour le moment. Du coup, dans le doute, je lui pinçai les côtes. Il se tordit en criant, ce qui était adorable, alors je répétai l’opération, pour voir. D’une façon ou d’une autre, il tenta de se défendre d’une manière qui l’attira dans mes bras (entièrement de sa faute, je tiens à le préciser) et puis, alors que, dans tout bon roman, nous nous serions embrassés passionnément, il me fit un câlin.

Juste un câlin.

Ma vie est tellement, juste, oh, bas de gamme parfois.

Mais bon, c’était quand même un câlin très sympathique.

Je le câlinai en retour. Il enfouit le nez dans le creux de mon cou, ce qui aurait été presque romantique sans l’appareil respiratoire qui le couvrait.

– Est-ce qu’on sort ensemble ? demandai-je, au cas où, par intérêt scientifique.

Il continua à me serrer, ce qui n’était pas une réponse, ou peut-être que si. Puis il releva la tête et décala brièvement son appareil respiratoire pour m’embrasser, enfin, comme il aurait fallut.

Il dut rapidement remettre l’appareil pour pouvoir respirer, mais quand même.

Ça allait être embarrassant. Franchement embarrassant. Malpratique, aussi. Sortir avec un Surfacien est un peu la chose la plus stupide au monde pour un flurène, enfin bon : nos goûts vestimentaires s’opposaient tout aussi violemment que nos systèmes respiratoire, de toute façon. C’était une très mauvaise idée tout court. D’un autre côté, je ne pourrais jamais faire pire qu’un sac Listeul avec une veste Tskleung, je ne craignais plus grand chose.

Et puis, franchement, il était tellement adorable, et d’une si jolie couleur…

Et puis, au fond, je n’avais pas à me justifier auprès de moi-même. J’avais envie, voilà tout.

– Je continuerai à choisir mes vêtements, finit-il par dire après un moment.

– C’est ce que nous verrons, rétorquai-je.

Il y a des fois où j’ai très mauvais goût.

Mais bon, franchement : que qui n’a jamais craqué sur ces affreuses tuniques Bostem, celles qu’il est tellement à la mode de détester alors que tout le monde en garde secrètement une comme pyjama pour les soirées glace et films sentimentaux parce qu’elles sont tellement confortables, me jette la première pierre.