L’Aube Poindra

La satisfaction embrasait dans le regard de la Reine Filsin le même astre qui embrassait son royaume gelé : aveuglant et cruel.

– Neven. Tu es magnifique. Approche-toi donc que je te voie mieux.

L’intéressé glissa quelques pas de circonstance en direction de la souveraine, faisant attention à ne pas coincer au passage ses longues robes de cérémonie. Les lourds tissus qui l’encombraient ne lui épargnèrent pourtant pas un frisson lorsque la Reine fut à sa portée. Il avait devant lui la preuve de la divinité Dynaste sous la forme la plus pure qui lui ait été donné de voir. Le givre se déposait naturellement sur sa peau laiteuse et allongeait ses cils blancs de quelques cristaux délicats, et le feu des nombreuses cheminées de la demeure ne parvenait pas à les faire fondre. Son sourire avait l’éclat trompeur de la neige au soleil.

– Tu as l’air fébrile. Est-ce la hâte de rencontrer ton promis ?

La souveraine utilisait le tutoiement à dessein. Neven avait autant de valeur à ses yeux qu’à ceux de son père. Celle d’un second fils. Celle d’une monnaie ou d’un outil. Au moins ne s’en cachait-elle pas.

– L’excitation de servir les Huit Royaumes, votre Altesse.

Ce n’était qu’un demi-mensonge et c’était peut-être ce qui parut plaire à Filsin.

– C’est charmant. Mais il serait appréciable que tu survives quelque temps. J’ai un présent pour toi.

Neven se garda de la remercier avant qu’elle ne dévoile son cadeau, bien qu’il songeât qu’il était probablement plus facile de feindre la reconnaissance avant d’en connaître la nature. La Reine – sa Reine, par alliance – se fendit d’un pas vers la valisette que portait l’un de ses suivants au regard absent. L’objet qu’elle en produisit était un collier terrifiant de sobriété : la pierre qui pendait à une chaîne précieuse était qu’à peine plus qu’un débris. Filsin le prit soigneusement par l’attache d’argent avant de le déposer dans les mains jointes de Neven. Il fit jouer la pierre entre ses doigts pour attraper à la lueur des bougies un quelconque reflet qui l’arracherait à sa médiocrité apparente. En vain. La pierre demeurait opaque et terne, d’une couleur qui rappelait le sang séché.

– Merci, votre Altesse, récita poliment le jeune homme.

– Tu me remercierais avec plus de ferveur si tu avais conscience de ce dont il s’agissait. Tout ce que tu as besoin de savoir, reprit-elle après avoir croisé le regard interrogateur de Neven, c’est qu’elle décuplera l’emprise que tu as sur ton domaine divin, si fugace soit-il.

Neven passa l’amulette à son cou avant de la dissimuler entre deux étoffes.

– Ne laisse pas ton époux la voir. Je te conseille de la retirer avant la nuit de noces, bien qu’il y ait bien peu de chances qu’il te touche ce soir.

Un brin de chaleur vint donner des couleurs aux oreilles du jeune promis, moins troublé par la crudité des paroles que par le regard fixe et l’expression égale de Filsin. La souveraine, forte du plus long règne connu sur le plus grand des Huit Royaumes, avait le triomphe flegmatique de l’hiver sur les dernières feuilles des chênes centenaires. Si Neven pouvait tirer un seul réconfort de cette situation, c’était qu’il ne comptait pas parmi ses ennemis.

Lorsque les chants retentirent, au-delà des portes closes, la Reine lui accorda son bras.

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