L’Aigle et le Safran

Première partie  : De dignes établissements

La soirée s’était déroulée aussi bien qu’on avait pu l’espérer ; le festin avait été délicieux, l’alcool abondant, les danseurs charmants, les musiciens talentueux et les amuseurs pleins d’esprit. Les discours avaient été heureusement courts et peu nombreux, à l’exception évidemment de celui du Prince – et le Prince parlait bien, alors la chose n’avait pas été si terrible. Une fois les soldats partis à la recherche de divertissements moins nobles et les généraux laissés entre eux, la conversation s’était engagée sur la marche à suivre pour finir la soirée en beauté. Au fil de leur errance dans les rues menant à leurs quartiers, ils avaient croisé l’enseigne d’une maison de passe et, décidant que le destin semblait vouloir leur adresser un message particulier, s’y étaient arrêtés.

Frôlant les quartiers bourgeois, la maison était particulièrement respectable d’apparence : un extérieur cossu, de bon goût, avec une enseigne discrète dont seuls les contours bleus, agrémentés de motifs exotiques, indiquaient son appartenance aux commerces soumis à la taxe de service : tavernes, bordels, boutiques visant à pimenter la vie des ménages ou des célibataires. Même le nom était bourgeois : Suulmika, safran en okrain, la fleur symbole de la prostitution dans le royaume éponyme. De l’exotisme choisi, suffisamment proche pour ne pas rebuter et suffisamment lointain pour faire rêver le riche client.

Fairn avait instantanément décidé qu’il en détesterait probablement le propriétaire et l’ambiance ; cependant, plus primitif dans ses besoins que ses estimés collègues, ayant vécu dans des conditions de confort plus réduites que les leurs – les campagnes Ovrales n’avaient pas été les plus glorieuses malgré l’emphase mise sur la victoire finale – et ayant donc appris à se passer d’un luxe ou d’un confort tenus comme acquis par ses égaux, il s’abstint d’exprimer son opinion. Après tout, ses honorés collègues avaient déjà mis suffisamment de temps à s’habituer à sa présence, un peu plus rude que la leur ; il serait dommage de les mettre à nouveau sur leurs gardes en critiquant leurs goûts de luxe.

Conformément à ses prédictions, Fairn se prit d’antipathie pour le maquereau sitôt qu’il le vit. Oh, il admettait parfaitement l’aspect arbitraire de sa décision : l’homme, en effet, était certainement fort plaisant à l’œil – grand, élancé, souple, élégant et artificiel jusqu’au bout de ses ongles vernis. Il s’était parfaitement assorti avec la décoration intérieure de son établissement, un mélange de bibelots et meubles okrains mêlés de mobilier typiquement occidental comme un somptueux canapé couvert de fourrures ou des lampes aux abat-jours peints de motifs okrains – dragons, fleurs, éventails – probablement réalisés par d’authentiques artistes méridionaux; se plaçant lui-même parmi ces ornements, il se mettait en scène avec un art auquel peu de prostitués pouvaient prétendre, arborant sans honte ce vernis de sophistication comme une marque de qualité. Nul doute que tout ébat en sa compagnie serait parfaitement appréciable – raisonnablement, bien sûr, et proportionnellement au tarif de la séance –, profondément satisfaisant et contrôlé jusqu’à la moindre seconde par son Honorable Personne. La semi-pénombre des lieux entretenait une impression d’intimité complice et les encens discrets brûlaient derrière des abat-jours de papier apportaient une touche finale à cette atmosphère d’exotisme confortable en diffusant des parfums floraux qui suggéraient presque d’avantage l’antichambre d’un boudoir que le salon d’attente ; bref, un chef-d’œuvre dans lequel le maître des lieux évoluait comme un pair du royaume en son palais.

Ce qui fut précisément la raison pour laquelle le Général, cédant à un élan de malice, le choisit plutôt que la dizaine de jeunes gens des deux sexes que l’Okrain offrit à la considération avisée des sept officiers.

Probablement animé par le même instinct qui avait fait décider à Fairn, en voyant l’établissement, qu’il serait incapable d’en supporter le responsable, le maquereau lui adressa un regard où s’esquissait, derrière l’amabilité parfaite et le plaisir de leur compagnie, une expression probablement réservée d’ordinaire aux imprudents désargentés qui méjugeaient du rang et de la clientèle de son digne établissement. Il proposa, d’une voix suave où se lisait juste ce qu’il fallait de l’accent dur de son pays d’origine, l’une de ses filles à la place ; il pouvait répondre de son talent et de la satisfaction parfaite qu’elle pouvait apporter à ses clients ; et, si l’honorable gentilhomme souhaitait plutôt une compagnie masculine, pourquoi pas Jred ? C’était un jeune homme vigoureux, énergique, et toujours ravi de plaire ; plus exercé dans les arts du plaisir que votre interlocuteur, très certainement…

Fille ou garçon, le maquereau se situait effectivement entre les deux, soigneusement maquillé, pâli à la poudre, ses yeux soulignés de noirs et leurs longs cils alourdis de mascara, les lèvres peintes de rouge vif, les hanches un peu larges et les traits délicats, ses cheveux tressés de faux fils d’or venant tomber jusqu’au niveau du creux de son dos. Il portait même une robe okraine aux riches coloris rouge et or, décorée de dragons et de nuages minutieusement détaillés, et tenue close par la ceinture aux nœuds complexe typique des prostitués du pays. C’était sans doute la seule chose authentique en lui, cette ethnicité que confirmait sa peau dorée, son nez plat, ses pommettes hautes ou l’amande de ses yeux ; et puis c’était typique des Okrains aussi, ce goût pour les êtres trop pâles aux très longs cheveux et aux paupières prolongées de longs traits noirs vers les tempes, femmes-ombres en noir et blanc que seules les teintes brillantes de leurs robes et le rouge appliqué sur leur bouche semblaient rattacher au monde des vivants.

Il existait des hommes et des femmes qui appréciaient cette sorte d’androgynie, ce type d’ambiguïté. Fairn préférait davantage les corps fermes et affirmés, les corps musclés ou les courbes pleines, francs et matériels.

Il ne pouvait pas attendre de savoir s’il réussirait à faire perdre son calme au prostitué. Assez présomptueusement, il était prêt à parier que oui.

Il insista donc en toute courtoisie, arguant de la beauté de son interlocuteur, de son élégance évidente, de sa grâce ; affirmant qu’il ne saurait, bien sûr, forcer la main de l’honorable représentant des plaisirs qui consentait à lui faire ainsi l’honneur de sa présence.

Quand il était jeune, Fairn avait détesté les manières empruntées en usage dans les milieux où son rang le destinait à évoluer. Il avait choisi la carrière de Général d’Empire en partie pour pouvoir côtoyer des hommes plus directs que les aristocrates et les bourgeois empressés des Neuf Cercles et il avait été servi de ce côté – avait combattu à l’égal de soldats que la plupart de ses cousins n’auraient même pas consenti à approcher de moins d’un mètre, avait partagé sa couche ou son pain avec eux lorsque la situation l’avait exigé.

Et puis, avec le temps, son intransigeance s’était calmée. Il avait compris l’intérêt de la diplomatie et du mensonge, ou le plaisir exquis de provoquer un imbécile sans jamais prononcer le mot ou la phrase maladroite qui lui donneraient prétexte à s’offenser. On l’avait surnommé l’Ours Pourpre après la première campagne d’Ovrale ; dès la troisième, il était devenu l’Aigle.

A contrecœur, sa réticence soigneusement dissimulée derrière son masque souriant, le prostitué dut s’incliner. Ils payèrent les tarifs exigés, puis les collègues de Fairn furent entraînés par leurs escortes ; une femme au visage sévère chargée de veiller sur la maison durant l’absence du maître des lieux ; et, enfin, il se vit mené au saint des saints.

Encore une fois, la chambre avait été faite pour l’exhibition plus que l’usage. Des encens discrets brûlaient aux quatre coins de la pièce, où des lampes complexes comme les affectionnaient les Okrains faisaient régner une semi-pénombre confortable ; des tapisseries aux thèmes mythologico-érotiques pendaient aux murs, ainsi que plusieurs miroirs du côté du lit – et quel lit ! Amoureusement ouvragé, paré de couvertures qui auraient facilement pu rejoindre les ornements des murs par la finesse de leurs motifs. Douces en plus, constata Fairn en s’asseyant directement dessus, les effleurant de la main.

Le prostitué ferma la porte à clef, posant l’objet sur sa table de nuit avant de s’approcher de lui avec une grâce soigneusement façonnée. Qu’il était beau ! Un véritable objet d’art, automate d’élite. Fairn sourit et lui agrippa brusquement le poignet, le tirant à lui en une position bien moins gracieuse et beaucoup plus affalée avant de le hisser sur ses genoux en un même geste fluide.

– C’est quoi ton nom ?

Syntaxe soigneusement calculée dans son incorrection typiquement populaire. Le prostitué conserva son calme impeccable.

– Meïryuu.

Le –uu indiquait « fils de », les noms de famille okrains se déclinant selon le sexe du porteur. Ses clients ordinaires n’étaient sans doute pas suffisamment versés en cultures étrangères pour faire la différence entre nom et prénom. Fairn lui laissa au moins la privauté d’un patronyme qu’il semblait vouloir préserver et se contenta de lui adresser un sourire qu’il savait être insupportable d’autosatisfaction.

– Meïryuu ? C’est un très joli nom.

Et quelques points bonus côté mépris des cultures étrangères.

– Le mien, c’est Fairn. Tu veux peut-être le retenir si tu as besoin de crier quelque chose ce soir…

Comment le prostitué fit-il pour ne pas l’étrangler ? Il ne pouvait qu’admirer la manière dont l’Okrain réussit presque parfaitement à masquer la crispation de ses mâchoires ou la manière dont ses mains se contractèrent brièvement.

– J’y penserais… Merci.

– C’est un plaisir, ronronna-t-il.

Il ne blâmerait pas « Meïryuu » si celui-ci tentait de l’assassiner au cours de la soirée. Toujours souriant, il l’embrassa dans le cou comme il l’aurait fait aux danseurs et danseuses qui venaient parfois tournoyer jusque dans ses bras durant les bals officiels, filles ou garçons à la vertu facile invités et financés par l’Etat – il fallait bien distraire les officiers, n’est-ce pas !… Le prostitué sut bien sûr reconnaître les implications de son geste et l’ignora superbement.

Le sexe était aussi régulé à Okre qu’ici à Piara ; on ne traitait pas une catin de luxe comme une danseuse. S’il n’avait pas arboré sa belle enseigne de Général d’Empire, Fairn se serait sans doute déjà trouvé jeté hors de la Maison. Il se permit un nouveau baiser inapproprié avant de se reculer un peu, les mains posées sur les couvertures, laissant au prostitué l’occasion de reprendre sa routine.

Se pensant libéré des fantaisies de son client, le praticien des Arts se pencha sur lui avec une sensualité calculée – et ô combien froide ! La façade impeccable se craquelait un peu – pour défaire les boucles de l’armure ornementale qui moulait son torse ; posa les plaques de métal au sol avec un soin consommé, déposant deux légers baisers sur les clavicules découvertes. Deux mains délicates se posèrent de chaque côté de son cou avant de descendre lentement, effleurant son torse, suivant la saillance légère de ses côtes jusqu’à descendre au niveau de ses hanches et soulever lentement le tissu de la fine chemise de coton qu’il portait en dessous de l’armure. L’Okrain s’était agenouillé devant le lit, suivant le passage du tissu en déposant de très légers baisers sur la peau dénudée petit à petit. C’était un rituel manifestement mainte fois répété, sophistiqué et efficace à la fois, et fort bien pratiqué au demeurant ; Fairn pouvait sentir sa respiration s’accélérer malgré l’amusement qui prédominait encore dans son esprit.

Il leva docilement les bras lorsque l’Okrain l’y incita, laissant le prostitué déposer le vêtement à côté du lit avant de revenir sur ses genoux, le chevauchant comme il se pressait contre lui en une étreinte faussement tendre. Les pans de sa robe s’étaient écartés, révélant deux jambes impeccablement galbées et lisses. Fairn reconnut intérieurement sa défaite face aux stratégies de son partenaire, une chaleur croissante grandissant au creux de son ventre et de ses hanches – surtout de ses hanches, songea-t-il avec un rire intérieur, cerclant la taille fine du prostitué d’un bras pendant que sa main libre venait tâter sans finesse les appâts qui venaient si joliment achever le dos cambré.

Les yeux de l’Okrain s’écarquillèrent sous un mélange de choc et d’outrage pur avant qu’il ne reprenne son expression professionnelle d’impeccable amabilité. Il se releva avec grâce, incitant Fairn à écarter les cuisses de deux légers tapotements de la paume avant de s’attaquer à sa ceinture. Les boucles complexes ne lui posèrent aucun problème, ses doigts agiles défaisant les attaches métalliques avec toute l’aisance d’un habitué.

L’Okrain savait que son honorable client se payait sa tête, Fairn en était à peu près certain. Mais le prostitué refusait obstinément de céder à la provocation – la bonne réaction, au demeurant ; il n’y avait pas de meilleure réponse à la malice d’un importun.

C’était fâcheux. Il allait falloir donner un coup de pied dans la fourmilière, déranger un peu les choses – un dur sacrifice comme la bouche du prostitué soufflait doucement sur le tissu sombre que tendait la preuve de plus en plus exigeante des talents de l’Okrain, les mains maintenant en place les pans entrouverts de son pantalon. Celles de Fairn s’accrochèrent machinalement dans les couvertures, sa respiration un peu plus courte et irrégulière qu’à l’ordinaire. Attendre un peu, peut-être ?… Laisser au prostitué ce court avantage de poursuivre encore un peu cette partie précise de son rituel – il l’accomplissait si bien, la bouche habile et patiente, ses mains caressantes et froides…

Trop froides.

Se redressant, Fairn se força à décrisper les mains pour inciter le prostitué à se redresser d’une légère torsion sur les mèches noires. Il n’en donna pas l’ordre ; il ne faisait pas confiance à sa voix sur le moment, prenant une ou deux inspirations avant de parler à nouveau.

– Tu sais que je me rends délibérément insupportable, n’est-ce pas ?

Le prostitué hocha lentement la tête et, pour la première fois, regarda vraiment Fairn dans les yeux.

– C’est bien pour cette raison que je tiens à vous démontrer l’excellence de nos services jusque dans de pénibles conditions, honorable client.

Oh ! Pénibles conditions ? Il commençait à céder, c’était certain. Fairn, cependant, appréciait la volonté froide qui se montrait maintenant à lui. Snob et capable de le supporter ; c’était bien là un partenaire selon son cœur.

– Puis-je continuer, maintenant ?

La voix patiente et suave qu’on aurait prise pour s’adresser à un enfant capricieux. Une pointe de provocation, peut-être ? Il commençait définitivement à se laisser aller. Fairn ne tenta pas d’étouffer la satisfaction malicieuse qu’il ressentait, souriant largement à l’Okrain.

– Oh, je pense que je vais prendre la suite, merci bien.

– Prendre la suite ?…

Il ne prit pas la peine de répondre avant de saisir le prostitué à bras-le-corps pour le jucher sur ses genoux. L’Okrain n’eut même pas le réflexe de réagir : il était beaucoup trop médusé pour ne serait-ce que maintenir sa façade professionnelle. Il se cambra contre les bras qui enlaçaient sa taille, ses mains venant se crisper sur les avant-bras de Fairn avec une force surprenante au vu de sa carrure longiligne. Se sentant d’humeur généreuse, le général l’embrassa profondément avant qu’il n’ait pu prononcer le juron okrain qui semblait sur le point de lui échapper, lui épargnant l’humiliation d’une perte momentané de contrôle – profitant de ses lèvres entrouvertes pour approfondir le baiser, enthousiaste et assuré plutôt que gracieux et efficace. Ce n’était pas gracieux et efficace, le sexe : c’était quelque chose d’imparfait, de maladroit, des gestes saccadés et des paroles incohérentes, salive et sueur et fluides mêlés – rien de glorieux, rien de l’art que proclamait Meïryuu, mais tellement plus vivant ! Ça ne prenait pas son pied, une statue ; les tableaux n’avaient jamais été de bonnes compagnes de lit.

Il cessa le baiser, caressant les longues cuisses dorées qui émergeaient des pans de la robe jusqu’à la chair ferme et ronde du bas du dos, mordillant la longue gorge qui s’offrait à lui.

– Ne laissez pas de marques, je vous prie.

– Je m’y efforcerais soigneusement, promit-il d’une voix sage, s’affairant sur la ceinture et ses nœuds.

Le prostitué se détendit un peu contre lui, s’attendant sans doute, non sans quelque malveillance, à le voir échouer à les défaire – atypique d’un membre de son art honorable, qu’il se réjouît de ne pas se voir déshabiller –, et Fairn lui adressa son plus charmant sourire. Leur pose rendait peut-être l’opération plus difficile, mais il avait connu, au cours de ses campagnes, nombres d’Okrains vendant leurs sourires et leurs charmes ; au bout d’un moment, un homme curieux et raisonnablement intelligent finissait par en garder quelques talents. Le prostitué sentit l’un des rubans défaits caresser légèrement ses hanches comme les doigts de Fairn l’abandonnaient et écarquilla légèrement les yeux, une ombre de surprise contrariée effleurant son joli visage.

– Si tu pouvais te détourner quelques instants ? lui demanda le général avec une courtoisie peut-être très légèrement teintée de narquoiserie.

Le prostitué s’exécuta sans un mot, probablement très vexé par cette connaissance imprévue de l’art des nœuds orientaux. La position était plus commode et curieusement érotique, ce dos souplement courbé, les flots noirs de sa chevelure ramassés par-dessus son épaule gauche, laissant son dos étrangement nu – une soumission entièrement fausse, bien sûr, et contredite au fond par l’énergie qu’il pouvait sentir dans les muscles durs des jambes appuyées sur les siennes, mais qu’il était agréable d’imaginer brièvement. Il ne mit que quelques instants à défaire les boucles savantes, tirant le tissu à lui avant de le laisser tomber à côté de sa chemise ; puis, incapable de résister à la tentation, il mordilla la chair exposée de sa nuque, donnant quelques coups de dents légers avant de se permettre à nouveau l’indignité d’un baiser. Le prostitué redressa vivement la tête, raide et offensé.

– Retourne-toi.

Muet et glacial, l’Okrain s’exécuta. Fairn lui sourit largement, embrassa à nouveau les lèvres écarlates et, d’un geste vif, le plaqua sur le lit.

Cette fois-ci, la façade se craquela un peu ; un cri surpris échappa au prostitué et il crispa les mains sur les avant-bras du Général, enfonçant profondément les ongles dans la peau brunie de soleil.

– Tu peux laisser toutes les marques que tu veux, suggéra-t-il amicalement.

La façade n’était plus craquelée ; c’était une brèche qui s’y était ouverte. Le regard noir qu’il reçut aurait paralysé un homme moins déterminé. En l’occurrence, Fairn prit soin d’élargir encore son sourire avant de lui embrasser le cou. Il aimait beaucoup cet endroit de l’anatomie du prostitué, la peau fragile qui s’y trouvait, encore un peu pâlie de poudre – plus honnête que son visage, la pomme d’Adam bougeant à mesure de ses déglutitions ou s’immobilisant dans une gorge soudain dure et raidie par l’exaspération. Il aimait aussi l’arc fin de ses clavicules, la courbe nue de ses épaules, les cercles de chair sombre que dressait le souffle de l’air extérieur – pas la présence de Fairn, non, il n’aurait pas cette prétention, surtout au vu de la glace présente dans les yeux noirs – ; et le tremblement presque imperceptible qui fit vibrer la peau sous ses lèvres lorsqu’il mordilla la saillance légère d’une côte.

Le prostitué ne portait pas de sous-vêtements, ce dont le Général ne pouvait que le remercier. L’habit ample qu’il avait porté n’avait pas mis en valeur sa carrure, songea-t-il vaguement – une énième snoberie, sans doute, ne se réservant qu’aux clients qui sauraient distinguer son mérite malgré la lourde robe ; ou bien cette coquetterie d’un roi en uniforme ? Il avait la taille fine, les jambes longues, une musculature soigneusement entretenue pour n’être pas trop visible cependant – ne pas vexer les honorables clients en étant plus solide qu’eux, n’est-ce pas ?…

– Tu as du lubrifiant ?

– Un tailleur a-t-il des aiguilles ? rétorqua le prostitué.

L’allusion aux aiguilles semblait laisser présager une résurgence déguisée d’envies de violence. Heureusement, le contrôle impeccable de l’Okrain tint bon et, plutôt que lui lancer le flacon violacé qu’il cueillit prestement sur la table de nuit, il se contenta de le lui poser très fermement dans la paume. Fairn s’en empara prestement et le déboucha aussitôt.

– Vous allez déjà ?…

– Pourquoi pas ?

Le prostitué crispa les mâchoires pour ne pas répondre. Un sourire enjoué aux lèvres, Fairn invoqua toutes ses fibres de militaire-direct-et-peu-subtil pour retourner abruptement son compagnon sur le ventre. Celui-ci tenta de se redresser, finissant ainsi presque à quatre pattes, ce que le Général ne pouvait qu’approuver ; la position mettait en valeur certaines des parties les plus remarquables du corps du prostitué. Il avait deux fossettes charmantes au niveau des reins, et la façon dont sa musculature suivait la cambrure de son dos avait quelque chose d’absolument fascinant… et, contrairement à ses attentes, son regard se trouvait plus attiré par la nuque dorée que par les rondeurs des hanches – ce cou long et faussement soumis, la tension exaspérée qu’il ne parvenait pas à masquer… Mais s’attarder risquait de semer le doute sur la réalité de sa prestation, alors il se badigeonna généreusement les doigts d’huile parfumée avant d’éprouver l’hospitalité de son généreux compagnon. Celui-ci expira entre ses dents et arqua un peu le dos, se crispant autour de l’intrusion avant de se détendre d’un simple effort de volonté – on sentait toute l’admirable expérience du professionnel, surtout quand Fairn devait lui concéder leur différence de taille. Il lui adressa une tape affectueuse sur les hanches de façon très fermière ; le prostitué se recrispa aussitôt. Ce bel effort pour rien ! Il s’en repentirait presque.

– Vous êtes un rustre, siffla l’Okrain.

Son accent reparaissait de manière bien plus authentique quand il était en colère. Fairn s’essaya à voir s’il gagnerait en présence lorsqu’un second doigt joindrait le premier ; il eut du moins une demi-seconde de silence. Les côtes du prostitué se soulevaient régulièrement sous sa main libre, témoins de ses efforts pour reprendre le contrôle de la situation. Le Général déposa un baiser sur la peau dorée et retira ses doigts pour s’enfoncer, d’un seul long coup de rein, dans le corps souple qui s’offrait à lui – s’offrait plus par figure de style que par réel consentement à en croire le son sifflé et rauque qui échappa à son partenaire, plein d’inconfort et de… oui, de hargne ; une hargne indignée, furieuse et élégante, mais de la hargne quand même. Fairn s’immobilisa, les mains crispées plus qu’il n’aurait voulu sur les hanches de l’Okrain, et lutta pour reprendre une respiration un temps interrompue.

– Vous payez mille cent syllanc pour ça ? Quelques répliques destinées à vous rassurer sur votre spiritualité et ça ?

Si le prostitué parvenait à prononcer spiritualité, c’était que quelque chose n’allait pas. Fairn se permit un nouveau coup de hanche, savourant le halètement étouffé qui s’ensuivit.

– La beauté de mon interlocuteur n’en valait-elle pas la peine ?

Interlocuteur ; cinq syllabes et il avait admirablement déguisé la peine à le prononcer. Le Général se récompensa d’une morsure sur la nuque de l’Okrain, lui arrachant un sifflement de protestation, et commença à s’établir un rythme– lent mais sans concession, habituant le prostitué à sa présence.

– Beauté ? Vous ne m’avez pris que pour-

L’Okrain s’interrompit abruptement, parcouru par un long tremblement. C’était intéressant de briser sa voix d’un va-et-vient un peu plus appuyé et Fairn s’y appliqua, ignorant avec une hypocrisie assumée la manière dont sa propre peau luisait de sueur et dont il n’avait pas trouvé de réplique plus intelligente pour le faire taire, se complaisant à penser qu’il demeurait détaché de la situation malgré le rythme de plus en plus erratique de sa respiration.

Son rythme avait gagné en force sans même qu’il ne s’en rende compte, poussant l’Okrain contre le matelas, les mains crispées sur ses avant-bras croisés. Des sons lui échappaient maintenant, arrachés de sa gorge à chaque coup de reins, et il se tordait sous Fairn avec une passion dont une bonne partie devait être égale au venin pur de ses mots entrecoupés.

– Vous êtes une brute – un barbare – vous mériteriez – vous n’avez…

Il avait bel et bien un accent prononcé quand il se voyait poussé à ses extrêmes. Fairn aimait bien la manière dont sa voix se levait et se brisait selon ses gestes. Fairn aimait bien la chaleur de son corps contre le sien et autour du sien, les contractions de ses muscles et de ses gestes, la manière dont il s’arcboutait contre lui et lui rendait une égale violence juste par pure obstination, dont ses insultes furieuses se brisèrent finalement en cris qui l’auraient certainement mortifié en temps normal – et temps pis si sa propre voix lui faisait probablement écho, s’il n’avait même plus assez d’intelligence pour savourer sa victoire, si son monde se résumait à la peau brûlante et l’odeur de parfum mêlé de musc et de sexe et ce corps faussement pliable et docile, ferme, vif et souple –

Ce fut plus court qu’il ne l’aurait pensé, plus long qu’il ne l’aurait cru, la pression presque douloureuse jusqu’à ce qu’un éclair de plaisir ne l’arrête soudain. L’espace d’une demi-seconde, ses pensées cessent net, ses nerfs à vif soudain relâchés.

Il retint l’envie de se laisser tomber sur l’Okrain et s’en retira presque à contrecœur. Sans doute était-ce le plaisir d’avoir brisé la façade du prostitué, ou le temps qu’il leur avait fallu pour passer à l’acte en lui-même – ou même le talent de son compagnon, mais il doutait que son comportement lui ait valu toute l’étendue de ses capacités – ; en tout cas, il se sentait vidé et plus satisfait que par bien des partenaires.

– Êtes-vous satisfait ?

La voix de l’Okrain, singulièrement rauque. Fairn ne savait trop s’il devait se sentir fier ou penaud ; trop bercé par son plaisir récent pour vraiment se repentir, il opta, à défaut, pour la première solution.

– Ravi.

Il se releva, cueillant au sol le reste de ses vêtements. L’Okrain se redressa à côté de lui et posa pied à terre pour tomber aussitôt, ses paumes et ses genoux frappant le sol avec un bruit étouffé. Un cri stupéfait, impulsif, lui avait échappé ; il redressa aussitôt la tête et foudroya Fairn du regard avant de reprendre contrôle de lui-même et de ses masques.

– Je n’arrive plus à marcher… Il semble que votre passion vous aie quelque peu dépassé, honorable client. Pourriez-vous me déposer sur le lit ?

S’il s’était agi d’un autre, le Général aurait ri du cliché ; il n’avait jamais entendu parler d’ébats paralysants sinon dans les romans érotiques. Mais il s’agissait de Meïryuu, prostitué froid et fier qui préférerait probablement s’égorger lui-même plutôt que d’admettre avoir émit le quart des cris que Fairn avait pu lui arracher, et il le crut.

Peut-être avait-il été un peu trop brutal, songea-t-il avec quelque vague remord – il avait voulu porter sur les nerfs du prostitué, pas l’handicaper, fût-ce momentanément. Soulevant le corps élancé avec aisance, il l’allongea précautionneusement sur les couvertures et jeta un coup d’œil rapide à l’intérieur de ses cuisses ; pas trace de sang au moins.

– Votre heure se finit bientôt, Général.

L’Okrain avait pleinement regagné sa froideur assurée et c’était décidément bien dommage ; Fairn le préférait plein de vie et d’insultes.

– Souhaitez-vous que j’appelle quelqu’un ? demanda-t-il obligeamment.

Le prostitué rougit d’emportement ou d’outrage devant ce rappel de sa condition ; le Général, se rappelant qu’il avait voulu ne pas embarrasser ou effrayer ses compagnons de la soirée, s’empressa de prévenir tout scandale.

– Mon nom est Fairn Elrasirst ; si votre malaise persiste, n’hésitez pas à me contacter et je financerai tout examen médical nécessaire à l’avenir.

– Vous vous donnez trop de crédit.

Il para la cruauté d’un sourire :

– Nul ne peut être trop prudent ; après tout, je n’aurais pas cru, avant de vous rencontrer, pouvoir faire un tel effet à mes partenaires…

Oh ! Si les regards avaient pu tuer ! Fairn, alors, gîrait sans doute déjà sur le parquet sombre de la chambre.

– Appelez Tuali en sortant – la femme qui a guidé vos compagnons ; elle sera dans le petit salon.

– Avec plaisir. Ce fut en tout cas un bonheur que de passer un moment en votre compagnie ; j’espère pouvoir vous revoir au détour d’une soirée ?

– Malheureusement, nous sélectionnons soigneusement nos interventions et n’allons qu’aux fêtes qui correspondent à notre statut ; nous ne nous croiserons donc probablement pas avant longtemps.

Courtoisie parfaite, perfidie soigneuse. Sincèrement amusé, Fairn lui adressa un dernier sourire :

– Quel malheur ! Je ne pourrais donc garder que ce souvenir d’un moment parfait. Je vous ferai livrer des fleurs…

Il sortit avant d’entendre la réponse du prostitué.

Tuali se trouvait bien dans le petit salon ; elle lui adressa un regard suspicieux en le voyant descendre seul, manifestement à moitié persuadée qu’il avait tué son employeur. Les estimés collègues de Fairn ne tardèrent pas à le rejoindre dans la pièce, l’air satisfait comme il convenait au vu des tarifs payés et de la qualité de la maison. Questionné sur ses propres fortunes, il ne put que recommander chaudement son partenaires et ses merveilles, trop nombreuses pour être énumérées à un public mais, très certainement, dignes du propriétaire d’un établissement aussi évidemment respectable.

De retours dans ses quartiers, il passa commande d’une trentaine de fleurs de safran à faire livrer au Suulmika. Il faudrait qu’il pense à se faire inviter à davantage de soirées au cœur de la capitale…

Il serait dommage, après tout, de ne pas profiter pleinement des talents et des exotismes qu’elle avait à offrir.