Cuivre

Le soleil mourait. L’horizon l’avalait, au-delà des montagnes, et son disque prenait la couleur intense du corail. Les rayons sanguine caressaient les ruines et renforçaient la nostalgie prégnante qui accompagnait les vestiges des ères révolues.

Le faune s’arrêta, à l’écoute. Sensible aux bruits de la forêt qui se préparait à la nuit, aux degrés qui chutaient au fil des minutes. Les derniers feux du jour étiraient les ombres des bâtiments anguleux, faisaient naître autant de spectres prenant d’assaut les arbres qui avaient absorbé la cité vaincue. Peut-être avait-elle porté un nom, un jour, lors de l’âge des hommes. Avant qu’ils ne chutent, avant qu’ils ne s’éteignent et laissent le monde à d’autres. Fane ne s’y intéressait pas. Il regardait les plantes recouvrir petit à petit la civilisation passée avec la bienveillance d’un prince. Et, lorsqu’il ne subsista du soleil qu’une vague lueur au-delà de la ligne d’horizon, il se remit en marche. Et pénétra dans la cité.

Les sabots fendus s’enfonçaient sans bruit dans la mousse, et les bois du faune-cerf se confondaient avec les branches des arbustes enracinés entre les pierres. Un instinct de discrétion découlant de ses origines de proie. Pas qu’il cherchait à s’en défaire outre-mesure, c’étaient de sains réflexes ; tout comme les préjugés qu’il entretenait face aux wulvers, aux rhakshasas et à tout ce qui souriait avec des dents trop pointues – trop prédatrices. Mais pour l’heure, il n’entendait rien d’autre que le murmure des premières chouettes, le vol discret des roussettes, les gémissements lointains d’un hérisson… Il quitta le couvert du grand chêne qui l’abritait, et s’enfonça davantage.

L’endroit le perturbait. Il y reconnaissait le chant nocturne de la forêt, la vie qui bruissait partout, dans la mousse qui recouvrait les statues sans visage, dans les fissures qu’accusaient les anciens temples et les demeures abandonnées. Mais elle y résonnait différemment, sans qu’il ne sache pourquoi, et cette dissonance rendait la familiarité inconfortable, presque inquiétante. Peut-être était-ce l’écho particulier produit par les pierres ? Ou avoir conscience du nombre de vies qui s’étaient éteintes entre ces remparts, de la quantité de morts qui fertilisaient sa précieuse verdure. Il en savait peu sur les humains. Rien que le classique, rien que l’indispensable. Créés à l’image des dieux, mais trop orgueilleux pour leur rendre hommage. Effacés de la création après la Calamité, les survivants condamnés à enfanter les hybrides voués à peupler le monde qu’ils n’avaient pas mérité. Avaient-ils eu une âme ? Leurs spectres pouvaient-ils hanter les cités délaissées par leur lointaine descendance ? Il l’ignorait, mais la moindre silhouette le crispait un peu plus.

Il était officieusement à huit sur son échelle de panique quand quelque chose lui agrippa l’épaule. Rien qu’il ait pressenti, rien qu’il ait entendu venir. Sa main saisit machinalement la dague de cuivre accrochée à sa ceinture, et fit volte-face pour conférer de l’élan à son coup. Il sentit qu’on déviait son bras, une demi-seconde avant qu’on ne fauche ses appuis fragilisés par le mouvement. Fane heurta le sol et sentit ses bois racler contre la pierre proche. Sa chute déclencha un rire moqueur, et il reconnut la voix une fraction de seconde avant de voir le visage peint se pencher sur lui.

« Bonsoir, petit faune. »

L’être se para d’un sourire asymétrique, comme aurait pu l’être l’ébauche d’un artiste. Une ombre monochrome, un teint lactescent entretenu de poudres, sur lequel on avait placé les sourcils les plus expressifs de cette partie du monde et des yeux soulignés de noir, chacun barré d’une épaisse hachure d’encre. Identique à ses souvenirs.

« Bonsoir, Merle. »

Fane se releva. Aucune main ne s’était tendue pour lui ; « Merle » s’était plutôt reculé pour le détailler des pieds à la tête, presque ravi face à cette distraction inattendue.

« On dirait que la puberté t’a enfin retrouvé, » et sa voix lui évoquait toujours le croassement des corneilles, « Dépasser le mètre soixante te rend méconnaissable. »

Le faune chassait encore les débris d’humus coincés dans sa chevelure, les mèches de ses cheveux qui s’étaient emmêlées aux bois. Depuis combien de temps n’avait-il pas revu l’oiseau moqueur ? Deux ans ? Peut-être trois ? Celui-ci allait et venait, sans allégeances ni devoirs, flirtait entre les cités encore debout. Un jour, il avait simplement cessé de revenir. Et ça n’avait été un drame pour personne, peu de citadins se souvenaient, peu de citadins guettaient. Pour Fane, ç’avait été comme ces oiseaux migrateurs qu’on ne voit jamais revenir ; un rendez-vous manqué, un hasard qu’il ne fallait plus attendre.

Et qui venait de lui retomber dessus avec la délicatesse d’une brique.

« Pas assez. Je ne savais pas que tu faisais dans la discrétion, maintenant. »

Fane rengaina sa dague, le coin du regard capté par les gestes inconséquents que Merle esquissait de ses mains pâles.

« Un talent naturel. Ta tête valait largement l’effort.

– Mnh, » parce que parfois, un grognement était la meilleure réponse possible, « Alors tu reviens sur Caste ? Qu’est-ce qui nous vaut l’honneur ?

– Oh, » et un nouveau geste vide de sens appuya le son de sa voix, « S’enterrer au même endroit trop longtemps est d’un ennui. C’est important ? »

Probablement la question la plus pertinente de l’échange. Si c’était important ? Oui. Il n’aurait simplement pas su justifier pourquoi. Une considération qui ne l’arrêtait pas en temps normal, mais cette nuit – et cette nuit seulement –  il haussa les épaules, et parvint à feindre l’indifférence de façon convenable. Évidemment, les ruines étaient à l’écart des grands axes reliant les cités mais, s’il était surpris de trouver Merle fureter dans l’endroit le plus glauque à des hectares à la ronde ? Non, cent fois non.

« Et toi ? » demandait la voix un peu dissonante, « Tes instincts de cabri s’affolent devant les pierres ? »

Déesses, ce qu’il était fatigant. Ça lui avait manqué.