Sorties

Les sorties et extraits

Contes des Heures Ecarlates

Trois hommes gisent dans la neige au crépuscule.

Un seul se relève.

A ses côtés, une fée l’avertira trois fois…

Découvrez quatre contes d’inspiration celtiques dans ce recueil de nouvelles M/M d’Aquilegia !

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L’Aube Poindra

L’Aube Poindra nous entraîne aux côtés de Neven, noble de l’Aube contraint d’épouser Einder, noble des Ténèbres.

Entre ombres et lumière, entre fidélité aux Dieux et trahison sacrilège, tout les oppose… et beaucoup les réunira.

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Ceux qui servent – Epilogue Bonus

Epilogue

Ce texte bonus est destiné aux lecteurs de Ceux qui Servent. Il contient d’énormes spoiler pour le roman et, chronologiquement parlant, se situe pendant le chapitre douze, donc ne le lisez pas avant d’avoir fini le livre !

A Meïssa, pour son aide généreuse.

  Hui s’éveilla avec un mal de tête monumental. Il ne tenta même pas d’ouvrir les yeux ; basculant lentement sur le dos, il resta allongé sur le sol mou – irrégulier, moelleux… de l’herbe ? –  et se massa le crâne jusqu’à ce que la douleur reflue.

  Il n’était pas en danger. Ce ne pouvait être que Tai qui l’avait assommé, donc c’était certain. Mais pourquoi son collègue avait-il…

  Un soupçon l’effleura, un soupçon ridicule. Il le confirma en se redressant et en ouvrant les yeux.

  Il se trouvait au milieu de nulle part, sur une colline verdoyante cerclée d’eaux calmes, et Yeong se tenait à quelques mètres, lui tournant le dos comme s’il pouvait nier son existence.

  Yeong.

  Évidemment.

  Hui allait tuer Tai. Et Kamon, puisque le sorcier était probablement à l’origine de l’illusion où ils étaient enfermés. Qui avait mené Yeong jusqu’ici ? Combien d’Émissaires s’étaient-ils mêlés de cette comédie ? En toute honnêteté, il avait peur de la réponse. Trop des leurs, ces dernières années, étaient venus lui prêcher la réconciliation et la paix.

  Comme s’il avait pu se l’accorder. Comme si ç’avait été si facile. Comme s’il avait eu le droit…

  Le souvenir de Chun lui revint, sa presque-nièce si pâle et si mince dans son costume de défunte. Malgré les années, elle n’avait pas changé… Forcément. Juste quelque chose de plus vieux dans son regard, de plus sage et éthéré. Elle avait une bonne place aux Cieux, ou plutôt en aurait une sitôt qu’elle finirait ses études. Il pourrait la revoir après sa propre mort, même si elle avait été privée d’une véritable existence de vivante…

Je ne vous en ai jamais voulu, à aucun d’entre vous.

  C’était un mensonge, évidemment. Elle n’avait pu qu’en vouloir à ceux qui l’avaient poussée à un mariage qui l’avait rendue malheureuse, à ceux qui l’avaient menée à une mort violente et prématurée. Elle était juste trop gentille et trop raisonnable pour parler des rancunes du passé, même quand celles-ci étaient ô combien légitimes ; la digne fille de son père jusqu’au bout.

Je sais que vous avez gâché votre vie en mon nom. Je vous connais, vous savez ? Même par-delà les années.
Elle n’avait même pas besoin de les avoir connus. Hui savait quelles lignes l’amertume avait gravées sur son visage et sur celui de Yeong. Le chagrin et le remord avaient marqué l’Émissaire du Tigre : la chaleur qu’il dégageait dans sa jeunesse s’était tarie, étouffée par les regrets. Hui ne trouvait plus, à le voir, qu’un écho pâli de l’homme qu’il avait connu et aimé… et ç’aurait dû faciliter les choses, mais ça les rendait infiniment plus douloureuses en réalité.

S’il vous plaît, recommencez à vivre, d’accord ? Considérez ce mariage comme un nouveau départ, comme l’effacement de toutes ces fautes que vous avez déjà expiées. Quand Joon et toi vous sentirez prêts, papa, je veux que l’Immortel du Serpent adopte un enfant, ou plusieurs, et que cette descendance soit élevée loin du deuil ou du chagrin. Je veux que Hui et Yeong puissent sourire comme ils me souriaient avant.

  Hui essuya les larmes qui lui revenaient aux yeux. Il avait réussi à se recomposer un visage pour le banquet… Il avait été prêt à mettre le passé derrière lui, éviter Yeong avec plus de calme et moins de regret, et… Ça. Devoir se montrer agressif lui déplaisait profondément, mais Tai allait l’entendre – de même que tous ses complices dans cette farce ridicule.

–  Yeong ? dit-il d’une voix douce et posée.

  Le Tigre tressaillit. Un instant, à quelque chose d’infiniment réticent dans son allure, Hui devina à quel point la situation lui était pénible – mais il se retourna sans plus d’hésitation, l’air presque agressif. Un écho du passé caressa l’esprit du Serpent, le souvenir de l’agressivité juvénile du Cheongyeoule jadis… Il sourit presque.

–  Quoi ?

–  Il faut que nous sortions.

  Yeong se mordit les lèvres, poings serrés. Même à distance, sa tension était évidente. Ce n’était cependant pas la colère qui les aiderait à sortir, mais la raison… Toujours la raison. Hui laissa échapper un souffle lent, mesuré, luttant contre sa propre détresse.

–  Qu’est-ce que tu suggères, Hui ? J’ai cherché des issues, mais je n’ai rien trouvé !

  Et puis quelque chose sembla le frapper comme un coup de poignard, la douleur crispant ses traits avant qu’il baisse les yeux et souffle plus bas :

–  Qu’est-ce que vous suggérez.

Hui se concentra sur sa respiration. Expirer, respirer. Expirer, respirer. La griffe glacée qui lui broyait le cœur n’était qu’un écho du passé qui s’affadirait, avec le temps. Même si ça faisait déjà vingt ans. Même s’il n’avait plus jamais aimé depuis Yeong. Maintenant, Chun lui avait pardonné ; il pouvait se permettre de guérir. Et, en attendant, s’abandonner au chagrin ne les ferait pas sortir d’ici.

– Nous devons être enfermés dans un sort. Qui t’a mené ici ?

– Rong et Shui ! cracha Yeong, récupérant en vigueur au souvenir. Les salauds m’ont assommé et je me suis réveillé sur cette f… maudite colline.

Rong et Shui… Ni le Coq ni le Cheval n’étaient du tempérament à installer une telle illusion, et si solide de surcroît. De toute façon, l’auteur exact importait peu : l’essentiel, c’était qu’on attendait clairement quelque chose d’eux. Sans doute une harmonie en bonne et due forme, un pardon mutuel, quelque but idéaliste du genre…

– Est-ce que vous connaissez une façon de rompre ce genre de sort, Hui ?

Yeong lui avait déjà parlé dans les cérémonies où ils s’étaient croisés, lorsqu’ils ne pouvaient faire autrement, et le vouvoiement ne lui avait pas tant vrillé les nerfs à l’époque. Était-ce à cause de la situation ? Dans cette situation grotesque et artificielle, ils n’étaient plus juste Émissaires, mais également deux anciens… deux hommes chargés de passé. Un passé où Yeong l’avait tutoyé aussi naturellement qu’il respirait, où le Tigre respirait cette innocence caractérielle qui le faisait rougir quand Chun riait d’un air entendu…

Hui n’arrivait plus à respirer régulièrement. Son calme s’émiettait (comme jadis, lorsque le Cheongyeoule lui avait peu à peu porté sur les nerfs à force d’agressivité), son souffle se faisait trop court et douloureux. Le regard de Yeong croisa le sien, chargé d’inquiétude, et la vue lui fit l’effet d’une douche froide. Il n’était pas encore si pathétique.

– Puisque je suspecte une manœuvre pour nous contraindre à une forme de réconciliation ou, du moins, de clarification finale, je pense qu’il faudrait que nous agissions en harmonie.

– Alors faisons cela.

– Agir en harmonie ?

– Clarifier.

Hui sourit par réflexe.

– Pardon ?

– Ils n’ont pas tort. Nous avons tous les deux besoin de tourner la page. Nous sommes coincés ici… Alors discutons.

– C’est –

Hui s’interrompit, incertain lui-même de la suite de sa phrase. L’idée… L’idée était juste absurde et terrifiante. Il était déjà trop déstabilisé par cette journée pour envisager… S’il perdait le contrôle, ici, maintenant, il ne pardonnerait jamais aux imbéciles qui les avaient enfermés ici.

– C’est quoi ?

La pression faisait craquer la voix de Yeong et, l’espace d’un bref instant, Hui fut au moins heureux de n’être pas le seul à bout de nerf.

– Rien. Je ne sais pas. T… Vous avez raison.

Le tutoiement manqué fit tressaillir Yeong. La douleur crispa ses traits avant qu’il reprenne d’un ton plus rauque :

– Je sais. Alors qu’est-ce qu’on fait ?

– C’est à moi que vous posez la question ?

– Tu veux que je la pose à qui, à la colline ? rétorqua Yeong avec irritation. Vas-y ! Dis-moi ce que tu me reproches !

– Pourquoi est-ce que je te reprocherai quelque chose ?

– Je sais pas ! J’ai rassuré Chun, je n’ai pas su la protéger, j’étais l’Émissaire impuissant d’un Immortel qui – d’un Immortel dévoré par son yang ! C’est normal que tu m’en veuilles !

– Mais ce n’était pas ta faute ! cracha Hui.

Il prit conscience trop tard du tutoiement – la situation irréelle lui faisait perdre ses moyens, effaçait la barrière des années. Il serra les poings, les côtes comprimées comme par un étau. La douleur l’étourdissait presque, lui labourant la gorge comme il se forçait à parler :

– Bien sûr que je t’en ai voulu ! Tu étais le symbole du Tigre, du meurtre, je ne pouvais que t’en vouloir, mais ce n’est pas ta faute ! Tu aimais ton maître ! Tu ne pouvais que l’aimer ! Tu étais aveuglé par ta fidélité et je le savais, je m’en doutais, c’est moi qui aurait dû écouter les réserves du Dragon ! C’est moi qui aurait dû être plus réactif ! J’ai regardé Chun mourir sans…

… faire un geste, voulait-il poursuivre, mais la détresse – mais le souvenir horrible qu’il évoquait étranglèrent sa voix. Il se rendit compte avec horreur que sa vision était brouillée par les larmes et porta les mains à ses yeux pour les frotter. Quand sa vision s’éclaircit, Yeong pleurait, les épaules secouées par le chagrin.

Le Ciel avait dû décider que ce jour n’avait pas été encore assez cruel avec lui, Hui n’avait pas d’autres explications. Une douleur aiguë lui sillonna les tempes, le ventre, et il agrippa les épaules du Tigre sans réfléchir. Qu’avait-il compté dire ? Rien. Il ne savait pas. Alors il agit, enlaçant ce grand corps ravagé de douleur comme si le seul contact pouvait alléger leur chagrin, et Yeong lui rendit son geste, le serrant fort contre lui.

Cette fois-ci, il ne se retint pas de pleurer.

***

Après un temps, les larmes cessèrent tout naturellement. Hui se sentait léger, presque ivre, libéré du poids d’un chagrin qui, après des années de silence, s’était enfin arraché de son corps et de son esprit. La cicatrice resterait, il le sentait, mais quelque chose d’énorme et toxique l’avait quitté.

Il sentait la chaleur de Yeong contre lui. Il pouvait se permettre de l’apprécier. Chun aurait été ravie, n’est-ce pas ? Elle aurait gloussé de cet air mi-réjoui mi-entendu qui le navrait à l’époque.

– Ça va mieux ? demanda-t-il doucement.

Yeong le serra simplement. Hui ne résista pas, laissant le Tigre lâcher tout seul lorsqu’il se sentit prêt. Les yeux du Cheongyeoule étaient injectés de sang, son visage rougi par les pleurs. Il n’était absolument pas présentable…

– Asseyons-nous et regardons la mer. Je n’ai pas envie que les autres voient que nous avons… été émotifs.

– Pas envie non plus, acquiesça Yeong avec irritation.

Ils s’assirent en silence. L’illusion était belle, malgré la hâte avec laquelle elle avait dû être construite ; un tableau pastel de ciel, d’océan, d’herbe verte et tendre. Un horizon clair et infini… Paisible.

– Je vais taper les autres, dit Yeong au bout d’un moment.

Quelque part, c’était agréable de voir qu’il n’avait pas tout perdu de sa nature irascible. La colère faisait partie de sa vitalité et de sa sincérité.

– Ça ne serait pas diplomate. Contente-toi de leur crier dessus.

– Qu’est-ce que tu vas faire, toi ?

– Leur parler d’un ton sec. Le Serpent a une réputation de calme à maintenir…

Le Tigre se tut un instant. Hui hasarda un regard vers lui, notant l’incertitude qui adoucissait ses traits fins, mais l’autre homme garda les yeux fixés vers l’horizon :

– Finalement… On se tutoie ou on se vouvoie ?

Le cœur de Hui s’arrêta brièvement de battre. L’espace d’une seconde, il balança entre deux abysses avant de choisir le plus terrifiant :

– On se tutoie.

Yeong sourit sans encore oser croiser son regard.

– Je préfère aussi.

Le silence s’installa entre eux, paisible et sans inquiétude. Peut-être que Hui se tourmenterait plus tard sur la situation ou l’avenir, mais pour l’instant… Il se sentait simplement léger, heureux – libéré. Le reste appartenait au futur, qui n’avait aucune place dans cet instant volé. Yeong soupira :

– Je préfère ce calme à toute ce monde au mariage…

– Oh, c’est vrai… Tu n’aimes pas les foules. Ça allait ?

– Pas vraiment, mais j’ai appris à me contrôler. Un peu.

Yeong se tut à nouveau. Débarrassés du chagrin, ses traits semblaient plus expressifs et plus ouverts — la passion de sa jeunesse mêlée à une maturité nouvelle, au sourire plus facile qu’auparavant.

– Est-ce que tu as froid ? demanda le Tigre d’un ton qui, sans doute, n’était pas aussi assuré qu’il l’aurait voulu.

L’air était tiède et le vent calme. Hui hésita à peine avant lui tendre la main :

– J’ai un peu froid.

La paume de Yeong était un peu plus calleuse que dans son souvenir, zébrée d’une cicatrice fine au début du pouce. Elle aussi avait été marquée par les années, un peu différente, un peu étrangère.

Les choses avaient changé. En bien, en mal. Des années avaient été perdues qu’ils ne retrouveraient jamais.

Mais la chaleur et la tendresse de la main qui étreignait la sienne étaient la même que dans ses souvenirs, et c’était assez.

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Pépin

Olive se recula pour contempler son ouvrage.
Ce qui serait bientôt l’homoncule gisait au milieu du pentagramme qu’elle avait passé un mois à préparer et tracer. Il évoquait presque un enfant humain, mais la teinte boisée de sa peau et la simplicité de ses traits révélaient assez sa véritable nature.
Olive était une bonne sorcière, mais pas une excellente sculptrice.
La jeune femme revint à son ouvrage et, avec la patience méticuleuse qui la caractérisait, entreprit de rectifier les détails de son rituel.
Les perles de bitume furent méticuleusement réarrangées ; elle corrigea l’angle des feuilles de mandragores tressées, vérifia que sa créature était prête à recevoir la source de pouvoir qui l’animerait — des précautions inutiles, en réalité, puisqu’elle avait déjà examiné et ré-examiné plusieurs fois le moindre élément de son ouvrage, mais Olive était une perfectionniste.
Elle était en train de vérifier une par une les articulations de l’homoncule lorsqu’elle entendit des pas lourds au-dessus de sa tête, bientôt suivis par une cavalcade dans l’escalier : même encore toute engourdie par la sieste, Will était incapable de résister au plaisir de descendre les marches quatre à quatre. Les pieds nus de la louve-garou résonnèrent sur le carrelage de la cuisine avant que la porte du réfrigérateur s’ouvre d’un coup. Quelques bruits révélèrent les efforts de la thérianthrope pour trouver de quoi grignoter, puis la porte du salon-atelier grinça en s’ouvrant.
C’était Olive qui la dégraissait régulièrement. Elle aimait savoir quand quelqu’un pénétrait dans la pièce où elle pratiquait le gros de ses expériences. Will se laissa tomber à côté d’elle, prenant le temps de finir sa bouchée avant de prendre la parole :
–  Alors, ton truc avance bien ?
–  Mm-mm, dit Olive.
Les yeux de la jeune femme se fixèrent sur l’homoncule et un intérêt ravi intérêt teinta sa voix chaude :
–  Oooh, il est hyper mignon ! C’est quoi, son nom ?
Olive acheva de tester la souplesse de sa créature et la remit soigneusement dans une position de gisant. Ses yeux noirs, trompeusement calmes, parcoururent son ouvrage à la recherche d’une éventuelle imperfection.
–  … Je n’ai pas décidé, répondit-elle d’un ton absent.
Will se pencha pour examiner l’homoncule de plus près. Olive la repoussa d’une main douce mais ferme en travers du visage, toujours concentrée sur sa tâche.
–  Tu sais comment s’ra son caractère ? insista Will.
–  Obéissant.
–  Et à part ça ?
–  Ça n’a pas grande importance.
La thérianthrope fit la moue, contrariée. Elle hésita à objecter avant de se résigner plutôt à l’écoute. Après tout, ce n’était pas elle la sorcière professionnelle.
–  Qu’est-ce que tu fais, là ?
Olive venait de s’emparer d’une pierre brune, lisse comme une graine, qu’elle inséra précautionneusement dans le torse plat de l’homoncule. Il y eut un petit silence, puis les paupières de celui-ci s’ouvrirent sur des yeux laiteux, lumineux comme deux perles. Will sourit, charmée :
–  Aaaaah ! Il est trop mignon !
L’homoncule la fixa, perplexe. Son visage enfantin, souple et tendre comme du jeune bois, était étonnamment expressif.
–  Coucou ! s’exclama la louve-garou de sa voix la plus rassurante. C’est moi, Will, chus comme… Ta belle-maman mais version pas mariée !
La créature la fixa, suspendue à ses lèvres. Elle ne comprenait pas ce qui se passait mais on lui souriait, ce qui l’inclinait à être aussi contente : elle émit un bruit de joie et se redressa. Will désigna du doigt la pierre qui l’animait :
–  Olive, tu penses pas qu’on pourrait l’appeler Pépin ? Vu que le truc dans sa poitrine a l’air de ça !
–  I ? fit l’homoncule.
Olive le regarda et sut qu’il se nommerait Pépin qu’elle le veuille ou non. Le patronyme lui allait trop bien pour en décider autrement.
–  Will, cet homoncule a été créé pour accomplir une tâche précise, pas pour jouer avec. Tu peux nous laisser seuls ?
–  Je peux avoir un bisou ? rétorqua la thérianthrope en tendant la joue.
–  Mais tu as quel âge ? rétorqua la sorcière en s’exécutant.
–  L’âge de vouloir un câlin de ma copine ! rétorqua la thérianthrope en lui embrassant la joue en retour.
La sorcière la repoussa gentiment :
–  Allez, file. J’ai du travail.
Will s’exécuta avec un rire, se fendant d’un salut de la main envers elle et l’homoncule :
–  A toute ! J’essaierai d’pas rentrer trop tard, mais tu sais c’que c’est, les lendemain d’nuit pleine lune, tout l’monde est crevé et pis la vieille madame Hajiseck a besoin qu’on lui répare son fauteuil parce que son petit-fils qu’elle gardait l’a complètement lacéré…
–  Tu me raconteras ça plus tard.
–  Ah, oui ! Pardon. Je pars pour de vrai !
La louve-garou quitta enfin l’atelier, les bruits de sa présence continuant à emplir la maison. Ce n’était pas de la mauvaise volonté, simplement une propension naturelle au boucan ; quand elle ne parlait pas, elle courait, battait sur les tables un rythme invisible, jouait avec un stylo… À force, Olive ne l’entendait même plus. Elle se tourna vers l’homoncule :
–  Bien… « Pépin ». Tu as été créé pour t’introduire dans la maison d’un autre sorcier, David Charnier, et y récupérer un précieux talisman qui appartient à mon père : la Griffe.
L’expression de la sorcière, neutre jusque-là, se fit plus sombre et plus vide ; sa voix douce et basse se chargea d’une amertume nouvelle.
–  Il le portait au moment de sa disparition… Et Charnier l’arborait à un congrès où j’ai participé. Il est hors de question que je laisse une possession de mon père à un voleur, voire à un meurtrier.
Olive s’interrompit brièvement, contrariée de son expressivité, et revint à une neutralité plus convenable à ses yeux avant de poursuivre :
–  Il est puissant, plus que je le suis. C’est pourquoi nous ne pouvons pas l’affronter directement. Il faudra aborder sa demeure avec subtilité et en utilisant à bon escient les sorts que j’ai conçus pour toi.
Pépin hocha la tête, suspendu aux lèvres de sa maîtresse. Naturellement lié à sa créatrice, dont le sang avait constitué son ingrédient premier, ille ne souhaitait rien que la servir et lui plaire. Les plus grands sorciers investissaient parfois tant de temps et d’énergie dans leurs homoncules que ceux-ci parvenaient presque à une intelligence humaine, mais Olive ne comptait pas céder à ce genre de luxe. Dans quelques décennies, peut-être ; pour l’instant, elle était trop jeune et trop pressée. Elle devait étudier tant qu’elle pouvait, rattraper les siècles qui la séparaient des sorciers les plus puissants, s’établir un domaine et une réputation à la mesure de son père. Lorsqu’elle le retrouverait — et elle ne voulait pas douter qu’elle le retrouverait –, il serait… pas fier d’elle, non, Cristobal n’avait jamais pratiqué la chaleur humaine, mais au moins appréciateur.
Pépin contempla sa maîtresse d’un air interrogateur, attendant la suite de ses instructions. Olive reprit d’un ton posé :
– Je t’ai fabriqué avec les capacités suffisantes, mais il va falloir que tu saches les utiliser. Ne traînons pas. Nous avons du travail en perspective.
Elle sut que le programme d’entraînement qu’elle avait prévu ne suivrait pas son cours lorsque, le soir même, Will revint avec « des fringues pour le petit homoncule ».

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Princes de Sang

            Ils attendaient Flavien au salon, encadrés par le décor comme deux joyaux dans un écrin d’or froid, et l’Abomination apprécia l’effet en connaisseur avant de prendre la parole.

–  Vous êtes Ambroise et Lucrèce d’Adennis, membres de la descendance officieuse de l’Empereur Démon.

            Ils hochèrent la tête en même temps. La pièce, malgré le luxe agressif des boiseries sculptées, respirait le froid et l’austérité. Les meubles vernis, les couleurs sombres soulignées d’or avaient été choisies par convenance plus que par goût, la marque d’un esprit méthodique et sans passion. Flavien n’y voyait pas la moindre trace de poussière. Même le parquet d’ébène luisait sous ses bottes.

            La demeure aurait dû porter les stigmates discrets de la décrépitude. Lorsque l’Empereur Démon exilait une concubine, Il lui accordait assez pour étaler Sa magnificence et assez peu pour qu’elle ne sente que mieux sa disgrâce. Mais autant la façade terne, à l’extérieur, révélait la gêne, autant l’intérieur ne dévoilait aucun défaut. Flavien en devinait aisément la raison : les deux créatures froides qui se tenaient face à lui n’auraient pas toléré l’imperfection sur leur territoire. La dureté de leurs mâchoires ciselées, l’angle incisif de leurs lèvres révélaient le même orgueil intransigeant.

            Ils feraient de bons Princes, s’ils survivaient.

–  C’est un honneur que de recevoir votre visite, dit la femme d’une voix polie. Que pouvons-nous faire pour un envoyé impérial ?

            Elle était nerveuse ; sa nuque était trop droite, ses mains trop soigneusement détendues sur le tissu noir de sa robe.

–  L’Empereur, dans Sa bonté, a décidé de vous offrir la possibilité de vivre le Sang.

            À cet instant, Flavien aimait guetter la réaction de l’enfant ainsi honoré : choc, espoir, angoisse, incrédulité ou joie sans partage… Lucrèce haleta, cligna très vite des yeux, et ses doigts blancs se resserrèrent sur la soie de ses jupes. Terreur. C’était donc de l’anxiété qui se cachait sous les atours de la noblesse inflexible.

            Ambroise, lui, avait légèrement froncé les sourcils. Jusque-là, il avait laissé sa sœur parler, se cantonnant au rôle d’observateur. Maintenant, ses yeux pâles se concentraient sur Flavien avec l’attention froide d’un prédateur.

–  C’est un immense honneur. Qu’avons-nous fait pour en être dignes ?

            Sa voix était grave, agréable, fascinante. Elle s’accordait étrangement avec la beauté indifférente de ses traits sculpturaux.

–  Vous Lui demanderez.

            La contrariété traversa brièvement les yeux pâles du jeune homme, mais il hocha simplement la tête.

–  Serons-nous formés ?

–  Vous l’avez été toute votre vie, à travers les cours de vos tuteurs. Mademoiselle Lucrèce n’est pas encore prête, mais Monsieur Ambroise peut passer dès qu’il le souhaite.

–  Le plus tôt possible.

            À nouveau, les mains de Lucrèce se crispèrent sur ses jupes. Elle entrouvrit les lèvres comme pour objecter mais s’abstint. Pas devant un étranger. Flavien sourit.

–  Nous n’en attendions pas moins de vous.

            Si le jeune homme échouait, ce serait un immense plaisir que de manger son cadavre.

***

            Le Palais Noir avait été pensé comme le centre de Naaldresh, la cité sombre qui gangrenait les plaines de sa magnificence polluée. Les cours et les allées de la citadelle reproduisaient, à leur échelle, les rues labyrinthiques de la capitale ; ses tourelles perçaient la nuit éternelle de leurs toits torsadés, s’élevant plus haut encore que les usines ou les palaces de la noblesse ; ses donjons et ses caves s’entremêlaient sous le sol comme un nid de serpents. Mais là où Naaldresh mêlait la misère la plus abjecte au luxe le plus vulgaire, le palais n’était que marbre, ébène, onyx et cristal, soie et velours. L’ostentation y était pratiquée comme une obligation sous l’œil approbateur et éternellement amusé de l’Empereur Démon.

            Aussi était-il étrange que le rituel du Sang soit pratiqué aussi sobrement.

            Il n’y avait ni musique, ni prêtres, ni public. Un seul spectateur y assistait, l’Empereur Démon ; un seul officiant agissait, un mortel dont le corps serait enterré à proximité du Palais.

            Une seule victime, enfin, y était sacrifiée : l’enfant encore non marqué pour lequel la cérémonie était tenue.

             Ambroise pénétra sans peur dans la salle réservée au rituel. La crainte ne changerait rien à la situation et il n’avait, de toute façon, aucun doute sur son aptitude au titre. La pièce, étroite et nue, était singulièrement sobre d’après les normes du palais : un carrelage incarnat, des murs noirs sans fenêtre, un lustre de fer forgé comme seule source de lumière composaient un tableau spartiate et presque discordant.

Un autel d’onyx occupait le centre de la salle, des ossements sculptés s’entrelaçant impossiblement sur ses flancs. Quelqu’un se tenait à côté, un homme blême qui empestait la peur et le fanatisme.

Et puis, assis sur un trône sombre, l’Empereur Démon attendait – énorme de gloire et de corruption, géant au teint d’albâtre et aux cheveux d’un noir de néant. Ses yeux, dépourvus de pupille et iris, luisaient comme deux néants laiteux et moqueurs. Sa beauté irradiait la perfection des dieux et la sensualité des bêtes, fascinant autant qu’elle révulsait. Il portait une armure de cérémonie en métal et en os, un chef-d’œuvre de métallurgie morbide.

            Ambroise s’agenouilla avant de dévisager l’être qui était son père. Il y retrouvait un peu de lui-même, en effet, dans l’angle dur des mâchoires, l’arête droite du nez ou l’angle incisif du regard – mais l’ensemble résolument inhumain, presque douloureux à appréhender.

            Ce qu’il vit lui plut.

–  Mes plus humbles salutations, Majesté. Je suis votre humble serviteur.

            Ces marques de sujétion lui brûlaient les lèvres, mais il aurait été suicidaire de se draper d’orgueil. Les lèvres du démon se retroussèrent légèrement.

–  Pas trop humble, j’espère.

            Ambroise donna la réponse qui était probablement attendue de lui :

–  Humble face à vous, orgueilleux face au reste du monde.

            L’Empereur Démon éclata d’un rire où résonnaient des échos qui n’étaient pas entièrement des sons.

–  Viens, fils ! Je vais te donner ma bénédiction.

            Ambroise se releva et s’approcha. Une main massive se posa sur sa tête, le contact lui arrachant un déplaisir qu’il masqua.

            Deux yeux blancs fixèrent les siens, plissés par un amusement malsain.

–  Sois orgueilleux, Ambroise. Sois luxurieux. Sois colérique, jaloux, avare, acédique et gourmand et, par-dessus tout, ne me déçois jamais. Plie le genou face à moi, ploie la tête quand je l’exige et tu seras Prince parmi les hommes. Et tu le veux, hein ? Tu pues le prédateur. Tu veux ton territoire, tes proies, ton pouvoir et tout ça sera à toi tant que tu n’oublies jamais ton maître, Ambroise.

            Ambroise n’avait jamais vraiment éprouvé la frustration d’une situation dont il ne soit pas maître. Sa mère indifférente ne l’avait jamais étouffé d’ordres, pas plus que ses tuteurs complaisants à l’égard d’un élève docile et brillant. Il avait circonvenu sans réelles conséquences les instructions qui lui déplaisaient. Il n’avait jamais senti l’impuissance. Il n’avait jamais senti la haine et la rage qui le prirent, la bête qui lui mordit la gorge face à la domination entière de la créature face à lui. Ils le brûlèrent pendant qu’il répondait, l’allure froide et la voix posée comme à l’ordinaire.

–  Je n’oublierai pas, Votre Altesse.

–  Je n’en attends pas moins de toi. Procédez.

            La main de son père quitta sa tête. Il rejoignit le prêtre vêtu de blanc. Il n’avait pas posé de questions, car la curiosité serait une marque de faiblesse, mais il savait que le Sang était un sacrifice.

            Il ne s’interrogea pas sur la présence du couteau.

–  Cet homme mourra après la cérémonie, assura la voix moqueuse de l’Empereur Démon. Je ne peux pas permettre qu’on agresse ma descendance…

            Les yeux du mortel brillaient d’un désespoir fanatique. Ambroise le contempla sans masquer son mépris et s’allongea sur l’autel. L’onyx en était glacial, sillonné de petites rigoles qui guidaient le sang vers une coupe de pierre brute. L’appréhension lui troublait l’esprit ; il la jugula et fixa le couteau.

            L’homme ne changea absolument pas d’expression avant d’abattre son arme. Ambroise ne put retenir un tressaillement, ce qui le rendit furieux, mais la colère et l’humiliation furent fauchées par la morsure du métal dans sa gorge.

            À cet instant là seulement, il ressentit la peur.

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Purusha

   Eris : la bouche comme une fournaise de venin, les yeux comme des gueules grandes ouvertes sur son avidité éternelle : un corps athlétique, grand et brun, drapé dans une robe noire qui semblait dévorer les feux électriques du plafonnier. Elle éclatait de santé, et pourquoi ne l’aurait-elle pas fait ? L’ère des réseaux sociaux et de la surinformation a fait plus pour la Discorde que les plus vilaines armes : une épée tue, une pique aiguillonne.

Il fallait soutenir son regard pour voir, entre les crocs, la faim qui haletait.
– Alors, Alexis ? Toujours vivant ?

J’aurais félicité un autre pour son puissant pouvoir de déduction, mais je me contentai d’un sourire face à Eris. Malgré la fenêtre ouverte, l’odeur de sang et de viande grillée saturait mon odorat, chassant le souvenir de l’eau de Cologne de mon porte-monnaie actuel.
– Comme tu vois, très chère patronne ! Je te contactais pour t’avertir que je pars en Inde dans dix jours, du côté de Malnad, dans un trou paumé entre forêt et montagne ; j’y ferai du bénévolat culturel, ce sera captivant. Si tu as du travail pour moi, je me libérerai.
– Tu me préviens bien tard.
– Mon porte-monnaie me fait un caprice.
– Change-en.

Je lui souris cordialement. Je suis prêt à montrer un certain respect envers les dieux que j’ai pu rencontrer, par amour échevelé de l’auto-préservation, mais je sais quand je peux tirer sur la corde : Eris était peut-être ma patronne et protectrice, mais elle avait besoin de moi.
– Pas encore, Eris bien-aimée, pas encore. Je suis parti pour un séjour d’un mois : tu auras le temps de me trouver un commanditaire, s’il s’en trouve. Kali ? Durga ? Vishnu ?

Elle étrécit les yeux, tordant les lèvres, avant qu’un sourire méchant n’illumine l’harmonie trompeuse de ses traits.
– Espères-tu que la malédiction ne te rattrapera pas si tu fuis en Inde ?

Oh, elle avait dû attendre dès le début, sans doute, que je m’abaisse à lui demander des nouvelles, à réaffirmer ma dépendance à son égard ; cette allusion était la perche parfaite pour que je cède et lui pose la question ou, à défaut, pour enfoncer le couteau dans la plaie. Je sentis la colère se liquéfier, acide, dans mes entrailles ; je gardai le sourire. J’ai supporté bien pire que les provocations primaires d’une déesse à l’éternelle maturité de maternelle.
– Peut-être. J’imagine que tu n’as pas de nouvelles, si tu n’en donnes pas.

En fait, j’en étais certain, mais mieux valait lui accorder une demi-victoire par une demi-question : j’encourrai déjà assez de risques sans froisser l’ego d’une déesse.
– Je poursuis mes recherches. Tu m’es précieux, Alexis. Ton imagination n’a pas encore d’égale… Pas encore.

Je continuai à sourire, encore et toujours et aussi longtemps qu’il le faudrait. Je ris, comme si elle s’était fendue d’une excellente plaisanterie.
– Merci pour le compliment.

Un jour, je détruirais les dieux.

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Vivarium

 0 – La sagesse de Loki

Ce jour-là, Loki s’était fait homme.

Il s’alluma une cigarette ; ses traits fins se fanaient sous des boucles ternes ; la nicotine avait jauni ses doigts et la crasse avait noirci ses ongles.

Ses yeux brûlaient comme deux brasiers.

– Sais-tu ce qui arrive aux dieux quand les hommes arrêtent d’y croire, mon fils ?

Je lui adressai un long regard. Autour de nous, Las Vegas brûlait des premiers feux de la soirée, un festival de costumes loués et de faux joyaux qui brillaient mal sous les néons. Touristes, joueurs et parasites – la horde des escrocs, entraîneurs et gigolos à laquelle mon père et moi nous flattions d’appartenir – recommençaient leur valse perpétuelle ; cette nuit-là, cependant, je ne danserais pas.

– Certains disent qu’ils meurent.

Loki éclata de rire, l’hilarité creusant ses joues maigres.

– Certains le disent ! Mais ce n’est pas de foi que se nourrissent les dieux, ce ne sont pas les prières qui sèment la graine de leur existence !

Il se pencha, les traits dévorés par un large sourire. Le bout de sa cigarette luisait comme un fanal mourant, tombait cendre par cendre sur le faux marbre de la table.

– Le besoin, Bailey ! Voilà ce qu’aiment et révèrent les dieux. Ils naissent du désir et se nourrissent du désir. Nous existons pour servir, ni plus ni moins – encore que les autres préféreraient se coudre la bouche que de l’admettre, et t’anôneront qu’ils « accomplissent leur Rôle » ou autres foutaises nobliardes. Mais quand les mortels ne croient plus en eux, se font exaucer par d’autres ou – anathème des anathèmes ! – s’occupent de gérer leurs affaires tout seuls, que penses-tu qu’il se passe ?

– Les dieux se vexent ?

Loki ricana et, d’un geste naturel, vola un verre à champagne à la table voisine. Les lueur de la rue scintillèrent à travers le liquide ambré, transformant chaque bulle en brasier miniature.

– C’est une moitié de réponse, fils ! Pourquoi sont-ils en colère ?

Je contemplai mon père à nouveau ; le sourire éternel qui dansait sur ses lèvres scarifiées, la lueur infernale qui vibrait dans ses yeux pâles, l’énergie démonique qui animait ses gestes. J’avais vu Loki jouer nombre de rôles – n’était-ce pas lui qui m’avait appris mes premiers mensonges ? – mais je n’arrivais toujours pas à l’imaginer enragé. La colère, même feinte, en dévoilait trop sur soi.

– Parce qu’ils se sentent inutiles ?

– Parce qu’ils se savent inutiles. Parce que, vois-tu, mon fils, lorsque la croyance s’épuise, lorsqu’on n’a plus besoin des dieux, lorsqu’il ne leur reste plus que quelques néo-païens sacrificateurs de tartelettes –

Loki s’interrompit dramatiquement et but un peu de champagne, grimaçant aussitôt.

– De la piquette ! Du californien, sans doute – et j’aurais dû payer onze dollars pour ça ?

– Tu en étais à « tartelettes ».

– C’est vrai, c’est vrai.

Je vis mon père replacer le verre sur la table voisine, vis l’une des convives le renverser accidentellement d’un revers de la main. Quant à savoir comment Loki avait pu prévoir la chute, arranger l’incident… Je ne comprendrais sans doute jamais la façon dont il jouait la moitié de ses tours.

Un homme hurla des invectives sur les prix et la maladresse. La femme se défendit, vite soutenue par une autre. Une querelle éclata, les esprits s’enflammant aussi vite que l’alcool.

Loki sourit, l’écho d’un rire mauvais vibrant dans sa voix rauque.

– Vois-tu, fils – lorsque les hommes ne croient plus, les dieux s’ennuient.

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L’Homme Noyé

 0 – L’Homme Pâle

            C’était le soir et il pleuvait sur New York. D’épaisses trombes d’eau noyaient la vue, effaçant jusqu’aux gratte-ciels qui perçaient les nuages, atténuant les néons. Les caniveaux charriaient de petits monceaux d’ordures – paperasses, emballages et tickets de métro, les cadavres de notre vie urbaine.

            Un motif à la craie avait été peint sur le trottoir du carrefour. Violet, blanc, noir et rouge sang. La pluie l’avait presque effacé, n’en laissant plus qu’un squelette trop usé pour être reconnaissable. C’était probablement l’œuvre de l’un de nos innombrables artistes urbains, mais le présage ne me plut pas.

            Il est rarement bon de croiser les couleurs du Baron Kriminel, le premier assassin, l’aspect le plus terrible de mon père. Peu importe que ce soit dans l’attrape-touriste le plus pittoresque de la Nouvelle Orléans ou dans les rues les plus bétonnées de Big Apple : le pouvoir des Esprits n’est pas un gentleman poli qui attend le contexte approprié pour s’exprimer.

            Un présage est un présage, surtout quand on est fils de dieu ; l’ignorer est à peu près aussi intelligent que rester en travers du chemin d’un camion trois-tonnes en fermant les yeux et en criant très fort « si je le vois pas, ça ne me fera pas mal » !

            Je me signai et le rire de l’Homme Pâle s’éleva au milieu de la rue noyée de pluie, mélodieux même à travers le grondement des voitures et de l’averse.

            Interloqué, je redressai la tête. Il se tenait à quelque mètres de moi, abrité par un parapluie blanc, vêtu de blanc, les cheveux blancs, la peau presque blanche ; même ses yeux bleus semblaient avoir été délavés par la pluie. Il détonnait tellement contre le noir du bitume et des passants que, à première vue, il semblait presque briller.

            Son surnom me vint aussitôt à l’esprit : l’Homme Pâle. Je suis doué pour trouver des pseudonymes aux gens et, souvent, ils ont plus de signification que je l’aurais suspecté.

            Il m’adressa un sourire charmeur. Même à moitié voilé par la pluie qui ruisselait des bords de mon chapeau, l’Homme Pâle était d’une beauté incroyable – quasi surnaturelle. Ses cheveux longs, légèrement ondulés, encadraient un visage mince aux traits presque féminins ; la courbe délicate de ses lèvres blême, le sourire fin qui les étiraient capturaient l’œil sans le libérer. Son corps svelte se balançait avec une grâce insolente au rythme de sa marche, ses mains délicates à peines resserrées sur le manche de son parapluie.

            Il y avait quelque chose de déplaisant chez lui, mais je lui souris malgré tout : ma mère m’a appris à être poli avec les étrangers.

–  Beau temps, n’est-ce pas ? dit-il d’une voix légère.

            Il avait un accent indéfinissable, européen. Pas français : je repère toujours les Français. Pas Britannique non plus : j’ai regardé les vieilles saisons de Doctor Who, ce qui me rend expert en la matière, et je l’aurais aussitôt identifié.

–  Ça dépend de votre niveau d’humidité préféré, esquivai-je diplomatiquement. Je préfère le soleil.

  L’amusement plissa ses yeux pâles.

–  Oh ? Je n’aurais pas cru.

            La remarque était assez ambiguë pour attirer mon attention et, au vu de son sourire, c’était sans doute fait exprès. Je vérifiai discrètement que la pluie ne passait pas à travers lui ; j’arrive généralement à identifier les fantômes qui viennent me parler, mais certains sont plus habile que d’autres.

  Rien à faire, il était tangible. L’humidité avait même commencé à lui faire des anglaises.

–  Je peux vous offrir un verre ? enchaîna-t-il, souriant.

            J’avais deux choix : refuser, rentrer chez moi et m’ennuyer comme un rat mort ou accepter, prendre des risques et passer une soirée intéressante.

            Franchement, je ne crois pas pouvoir être blâmé d’avoir choisi la deuxième solution. Ou, du moins, pas beaucoup. La vie est trop courte pour ne pas la rendre intéressante !

–  Avec grand plaisir. Où ?

            Il sourit comme s’il n’avait jamais douté que j’accepte, ce qui me le rendit un peu plus sympathique. Et croyez-le si vous le voulez : le bar où il m’emmena servait les cocktails les plus originaux que j’ai jamais goûtés.

            Tellement originaux que je n’avais plus qu’un seul souvenir de la soirée lorsque je me suis réveillé seul chez moi.

[Le bar : fumée, lumières, les ondulations paresseuses des ombres. L’Homme Pâle : souriant, toujours souriant.

–  Ce cocktail s’appelle Lethe.

–  Ça veut dire « lait » en espagnol, non ?

            L’Homme Pâle rit. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière, et pourtant le bruit sonne pourtant toujours aussi faux – comme si chaque syllabe lui rappelait un souvenir pénible au passage.

–  Tu es bien américain… C’est le nom d’une déesse ou d’un fleuve mythique.

            L’insulte est châtiée d’une tape négligente sur l’épaule de l’albinos.

–  Européen, hein ? Le snobisme ne trompe pas.

  L’Homme Pâle sourit suavement.

–  Grec. Goûte-moi ça : tu verras qu’il a quelque chose de mythique.

            La boisson a un goût d’alcool et de miel, de sucre et d’amertume.

–  Tu comprends, dit la voix suave de l’Homme Pâle, la victoire serait beaucoup trop facile pour toi si tu savais tout.]

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Cuivre

Le soleil mourait. L’horizon l’avalait, au-delà des montagnes, et son disque prenait la couleur intense du corail. Les rayons sanguine caressaient les ruines et renforçaient la nostalgie prégnante qui accompagnait les vestiges des ères révolues.

Le faune s’arrêta, à l’écoute. Sensible aux bruits de la forêt qui se préparait à la nuit, aux degrés qui chutaient au fil des minutes. Les derniers feux du jour étiraient les ombres des bâtiments anguleux, faisaient naître autant de spectres prenant d’assaut les arbres qui avaient absorbé la cité vaincue. Peut-être avait-elle porté un nom, un jour, lors de l’âge des hommes. Avant qu’ils ne chutent, avant qu’ils ne s’éteignent et laissent le monde à d’autres. Fane ne s’y intéressait pas. Il regardait les plantes recouvrir petit à petit la civilisation passée avec la bienveillance d’un prince. Et, lorsqu’il ne subsista du soleil qu’une vague lueur au-delà de la ligne d’horizon, il se remit en marche. Et pénétra dans la cité.

Les sabots fendus s’enfonçaient sans bruit dans la mousse, et les bois du faune-cerf se confondaient avec les branches des arbustes enracinés entre les pierres. Un instinct de discrétion découlant de ses origines de proie. Pas qu’il cherchait à s’en défaire outre-mesure, c’étaient de sains réflexes ; tout comme les préjugés qu’il entretenait face aux wulvers, aux rhakshasas et à tout ce qui souriait avec des dents trop pointues – trop prédatrices. Mais pour l’heure, il n’entendait rien d’autre que le murmure des premières chouettes, le vol discret des roussettes, les gémissements lointains d’un hérisson… Il quitta le couvert du grand chêne qui l’abritait, et s’enfonça davantage.

L’endroit le perturbait. Il y reconnaissait le chant nocturne de la forêt, la vie qui bruissait partout, dans la mousse qui recouvrait les statues sans visage, dans les fissures qu’accusaient les anciens temples et les demeures abandonnées. Mais elle y résonnait différemment, sans qu’il ne sache pourquoi, et cette dissonance rendait la familiarité inconfortable, presque inquiétante. Peut-être était-ce l’écho particulier produit par les pierres ? Ou avoir conscience du nombre de vies qui s’étaient éteintes entre ces remparts, de la quantité de morts qui fertilisaient sa précieuse verdure. Il en savait peu sur les humains. Rien que le classique, rien que l’indispensable. Créés à l’image des dieux, mais trop orgueilleux pour leur rendre hommage. Effacés de la création après la Calamité, les survivants condamnés à enfanter les hybrides voués à peupler le monde qu’ils n’avaient pas mérité. Avaient-ils eu une âme ? Leurs spectres pouvaient-ils hanter les cités délaissées par leur lointaine descendance ? Il l’ignorait, mais la moindre silhouette le crispait un peu plus.

Il était officieusement à huit sur son échelle de panique quand quelque chose lui agrippa l’épaule. Rien qu’il ait pressenti, rien qu’il ait entendu venir. Sa main saisit machinalement la dague de cuivre accrochée à sa ceinture, et fit volte-face pour conférer de l’élan à son coup. Il sentit qu’on déviait son bras, une demi-seconde avant qu’on ne fauche ses appuis fragilisés par le mouvement. Fane heurta le sol et sentit ses bois racler contre la pierre proche. Sa chute déclencha un rire moqueur, et il reconnut la voix une fraction de seconde avant de voir le visage peint se pencher sur lui.

« Bonsoir, petit faune. »

L’être se para d’un sourire asymétrique, comme aurait pu l’être l’ébauche d’un artiste. Une ombre monochrome, un teint lactescent entretenu de poudres, sur lequel on avait placé les sourcils les plus expressifs de cette partie du monde et des yeux soulignés de noir, chacun barré d’une épaisse hachure d’encre. Identique à ses souvenirs.

« Bonsoir, Merle. »

Fane se releva. Aucune main ne s’était tendue pour lui ; « Merle » s’était plutôt reculé pour le détailler des pieds à la tête, presque ravi face à cette distraction inattendue.

« On dirait que la puberté t’a enfin retrouvé, » et sa voix lui évoquait toujours le croassement des corneilles, « Dépasser le mètre soixante te rend méconnaissable. »

Le faune chassait encore les débris d’humus coincés dans sa chevelure, les mèches de ses cheveux qui s’étaient emmêlées aux bois. Depuis combien de temps n’avait-il pas revu l’oiseau moqueur ? Deux ans ? Peut-être trois ? Celui-ci allait et venait, sans allégeances ni devoirs, flirtait entre les cités encore debout. Un jour, il avait simplement cessé de revenir. Et ça n’avait été un drame pour personne, peu de citadins se souvenaient, peu de citadins guettaient. Pour Fane, ç’avait été comme ces oiseaux migrateurs qu’on ne voit jamais revenir ; un rendez-vous manqué, un hasard qu’il ne fallait plus attendre.

Et qui venait de lui retomber dessus avec la délicatesse d’une brique.

« Pas assez. Je ne savais pas que tu faisais dans la discrétion, maintenant. »

Fane rengaina sa dague, le coin du regard capté par les gestes inconséquents que Merle esquissait de ses mains pâles.

« Un talent naturel. Ta tête valait largement l’effort.

– Mnh, » parce que parfois, un grognement était la meilleure réponse possible, « Alors tu reviens sur Caste ? Qu’est-ce qui nous vaut l’honneur ?

– Oh, » et un nouveau geste vide de sens appuya le son de sa voix, « S’enterrer au même endroit trop longtemps est d’un ennui. C’est important ? »

Probablement la question la plus pertinente de l’échange. Si c’était important ? Oui. Il n’aurait simplement pas su justifier pourquoi. Une considération qui ne l’arrêtait pas en temps normal, mais cette nuit – et cette nuit seulement –  il haussa les épaules, et parvint à feindre l’indifférence de façon convenable. Évidemment, les ruines étaient à l’écart des grands axes reliant les cités mais, s’il était surpris de trouver Merle fureter dans l’endroit le plus glauque à des hectares à la ronde ? Non, cent fois non.

« Et toi ? » demandait la voix un peu dissonante, « Tes instincts de cabri s’affolent devant les pierres ? »

Déesses, ce qu’il était fatigant. Ça lui avait manqué.

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Les contes du miroir brisé [Ebook]

Août – Ma vie, mes ennemis, mes fautes de goûts

L’agent m’inspirait deux sentiments contradictoires.

D’un côté, j’adorais la couleur de sa peau, vraiment. Elle était presque cuivre, en un peu plus dorée.

De l’autre, il ne pouvait pas avoir choisi sa veste sans intention délibérée de m’offenser. J’avais demandé un agent en civil, pas un échappé des années 5060 ! J’ai l’esprit plutôt ouvert, mais personne ne porte plus du vert malachite depuis au moins deux ans, et encore moins en effet marbré ! Le tissu flottait dans l’eau comme s’il cherchait à répandre à tout vent son offense au bon goût.

Deux yeux noirs en amande me regardèrent, l’air sérieux et concentré malgré la tenue de leur propriétaire. Il avait complété par un pantalon vert bouteille (sérieusement ?) et des bottes noires… J’avais honte pour lui.

Je m’étais dépêché de le faire entrer dans ma grotte d’habitation. Je n’avais pas envie d’être vu avec : j’ai quand même une réputation à maintenir ! Si ça n’avait pas été un représentant de l’ordre, j’aurais carrément refusé de lui parler. Les petites grottes d’habitation comme la mienne sont toujours creusées par groupe de cent ou plus dans la même paroi rocheuse, un peu à l’image des immeubles de la surface : du coup, il est presque impossible qu’un voisin ne soit pas dehors lorsque vous discutez devant chez vous.

– Merci de m’inviter à entrer, monsieur To.

– Oh, appelez-moi Alcus ! Et vous ?…

– Agent Eïfan. (un mince sourire) Appelez-moi Iripaï.

Je le considérai d’un œil aussi objectif que possible. A part ses vêtements improbables et l’appareil transparent qu’il devait porter sur le bas du visage pour parler et respirer sous l’eau, il était physiquement plutôt agréable. Très terne, comme la plupart des humanoïdes, mais la teinte de sa peau et ses traits en lui-même me plaisaient bien : les lèvres pleines, le nez plat, le visage en lame de couteau… Sans le bas de son corps, avec ces jambes hideuses et pleines d’angles, je l’aurais déjà dragué.

– Vous m’avez fait appeler pour un cas de harcèlement, c’est exact ?

– En effet, répondis-je d’une voix claire. Je reçois depuis deux semaines des appels menaçants. Je pensais que ça passerait si je les ignorais, mais…

Il hocha la tête, l’air compréhensif, attentif, ou les deux. J’avais du mal à le lire : il semblait naturellement peu expressif.

– S’agissait-il d’une seule personne ?

– Oui.

– A-t-il manifesté une rancune particulière ?

Je grimaçais :

– Vous connaissez ma profession ?

– Je n’ai pas cet honneur, reconnut-il.

Je suspectais vaguement qu’il se payait ma tête. C’était dur à dire : je sentais que l’agent Iripaï devait connaître un certain succès au poker.

– Je suis un artiste d’aquarium, annonçais-je avec une pointe de défi.

La plupart des gens tendent à être surpris quand je l’annonce, comme si un minimum de culture et la possession de cinq doctorats empêchaient automatiquement de vouloir gagner sa vie comme décoration… Personnellement, j’aime me montrer ! Je ne comprends pas l’intérêt de bien s’habiller, bien se maquiller et bien se coiffer (pour ceux d’entre nous qui en ont besoin – les Esprits soient loués, mon espèce n’a que de très fins tentacules, ce qui nous permet d’émuler une chevelure sans avoir à se martyriser avec un peigne) si ce n’est pas pour en profiter un peu.

Bien sûr, il y a aquarium et aquarium. Je travaille dans un casino de luxe, ce qui m’assure un lieu de vie en conséquence : immense, bourré de coraux et d’algues magnifiques, placé en plein centre de la salle principale pour qu’on puisse mieux nous voir. Il y a même quelques tables pour les clients qui voudraient nous côtoyer de plus près, ce qui nous permet à nous de savourer leur expression admirative quand nous les éblouissons.

Oui, les flurènes sont connues pour leur vanité, et alors ? Un peu d’orgueil n’a jamais tué personne, et puis nous sommes vraiment belles. Tout le monde le reconnaît – sauf les Yuoltas, mais les Yuoltas n’aiment que leurs abstractions mathématiques, donc leur avis compte peu.

Pour commencer, nous sommes merveilleusement colorées. Chacune d’entre nous a une couleur dominante – le jaune safran, pour moi – qui, sur les extrémités des membres et sur nos cheveux-tentacules, vire à d’éblouissantes teintes arc-en-ciel. Nos yeux évoquent ceux des chats, mais en bien plus jolis évidemment : les miens sont rose fuchsia, par exemple. Nos doigts et nos tentacules luisent aux extrémités, et nous pouvons même briller plus fort à volonté.

Et, bien évidemment, nous n’avons pas de ces espèces d’horribles jambes ! Tous les Surfaciens en ont, tristement, et je ne comprends pas comment ils font pour le supporter. Les tentacules sont tellement plus souples, plus sveltes, sans protubérances ni cartilages…! D’ailleurs, je pense que ce n’est pas un hasard si la plupart des espèces marchantes ont inventé la robe chacune de leur côté : ils ont honte, consciemment ou non. Tandis qu’une flurène, avec ses couleurs hypnotiques, ses lumières, ses tentacules gracieuse, sa silhouette harmonieuse… Il faut le reconnaître : nous sommes magnifiques.

– Vous pensez à un admirateur déçu ou à un collègue jaloux ? demanda l’agent Iripaï d’un air – comme de juste – impassible-mais-attentif.

– C’est possible. J’ai également un blog à succès sur les dernières tendances de la mode… Avec ma photo, évidemment, lorsque je me prends comme modèle. Quelques millions de fans me suivent – j’ai déjà été reconnu dans la rue.

Ses yeux s’écarquillèrent de quelques millimètres, ce qui correspondait probablement à l’extrême surprise chez lui. Un fan ? J’espérai que non, vu sa tenue : j’aime à penser que quiconque m’écoute ou me lit gagne quelques niveaux en bon goût.

– Un concurrent ?

– Ou un fan déçu… Il n’a pas précisé. Vous comprenez, maintenant, pourquoi je souhaitais rester discret – si mon adresse venait à être découverte…

– En effet, monsieur… Alcus. Avez-vous enregistré les messages que vous avez reçus ?

– Bien sûr, je les ai postés sur la section « mails haineux » de mon blog. Attendez que je vous les retrouve.

Me saisissant de mon ordinateur portable, je tapais rapidement l’adresse de mon blog : aussitôt, les simulateurs 3D projetèrent la façade joviale du site, avec ses paillettes et ses habits vides dansant. Mon avatar, une version miniature de moi avec des oreilles de tolichous (tout le net craque sur les tolichous, les Esprits savent pourquoi ! Personnellement, je déteste ces sales bêtes, mais elles font mignon, donc…), se tenait gracieusement assis sur le titre de la page, agitant gaiement la main à l’adresse des visiteurs.

– Vous êtes Sillage Doré ? demanda l’agent.

– Lui-même. Vous suivez mon blog ?

– La mode ne compte pas parmi mes intérêts, reconnut-il avec une nuance d’excuse dans la voix. Mais j’en ai entendu le plus grand bien.

Je me demandais s’il avait jamais été expressif de sa vie. Pleurait-il, bébé, ou se contentait-il d’un air de légère mélancolie ?

– J’y passe des heures, confirmai-je non sans fierté.

Je lançais les messages. Sans vouloir entrer dans les détails, l’auteur y montrait pas mal de méconnaissance des mécanismes sexuels des flurènes ainsi qu’une certaine agressivité. Ses accusations portaient surtout sur la qualité perçue de mon blog, mais il me promettait entre autres une carrière comme sushi et un usage de mes tentacules à des fins quand mêmes assez choquantes. Bien sûr, j’ai l’habitude de ce genre de malades, mais pas si… obstinés, d’habitude.

L’agent Iripaï ne me déçut pas et demeura soigneusement inexpressif, haussant simplement un sourcil pour manifester son état de choc profond.

– On dirait qu’on vous en veut.

– Merci, j’ai constaté. D’autres remarques ?

– La nature générale des insultes semble sous-entendre qu’il ne vous connaît pas vraiment. S’il avait un vrai motif de rancune, il se concentrerait sur un sujet particulier. De quelles photos parlait-il ?

Je grimaçai :

– Une erreur de jeunesse. J’étais encore un peu nouveau, un peu trop extravagant, et… J’ai commis l’erreur de porter un sac Losteul avec une veste Tskleung. Inutile de dire que j’en ai entendu parler pendant des mois !

– Ah, dit-il d’un ton poli qui exprimait toute l’incompréhension du monde. Et serait-ce un motif suffisant d’offense pour vous harceler ?

Je haussai les épaules :

– Pour certains, oui. Je ne vous cacherai pas que j’ai connu une période de dépression après ça, mais je m’en suis remis.

– De dépression ? A cause du harcèlement ?

– De la honte. Un sac Listeul avec une veste Tskleung ! Qu’est-ce qui m’avait pris ?

Sentant la douleur dans ma voix, l’agent Iripaï émit un bruit de réconfort. Ce robot était décidé fort bien programmé – sérieusement, c’était vraiment un humain ?

– Avez-vous d’autres remarques ? enchaîna-t-il.

Quelques questions de routine plus tard, il me quittait ; je permis à mes yeux de se reposer quelques instants avant d’entamer la séance de photos pour mon billet du lendemain, puis d’enchaîner avec deux heures de musculation au gymnase – les meilleurs vêtements au monde ne servent à rien sur un mauvais présentoir.

***

Deux jours plus tard, je trouvai le poisson cloué à la porte de ma grotte.

Quatre pensées me traversèrent alors l’esprit :

a) Putain, ma porte !

b) Un silure dans de l’eau de mer ?

c) Son gris jure vraiment contre la peinture rouge écrevisse.

d) Oh PUTAIN DE FOUTREMER.

J’ôtai le clou. J’ôtai le poisson. J’ouvris ma porte, au sixième essai. Je fermai à clef derrière moi, après quatre tentatives.

Je jetai le poisson dans le broyeur automatique;

Je me donnai entre une demi-heure et une heure pour gérer la crise de panique qui tambourinait gaiement au seuil de ma conscience et, seulement quarante minutes plus tard (hah !), j’appelai la police pour qu’on dépêche un autre robot chez moi.

Ils furent efficaces : il fallut seulement trente minutes à l’agent Iripaï pour parvenir chez moi. Je me demandai si c’était le seul homme qu’ils aient de formé à la plongée. L’idée était un peu vexante, mais les flurènes sont plutôt minoritaires sur la planète Guelbanril – il n’y a qu’un seul océan habitable et c’est quand même assez loin de notre monde d’origine.

Bref, je retrouvais mon robot policier favori. Il avait, les Esprits savent comment, trouvé quelque part (dans une poubelle ?) un ensemble encore plus improbable : d’accord, le jaune canari n’est techniquement plus un faux pas, mais arrangé de cette façon, et avec ce genre de – manteau, j’imagine que ce torchon était supposé être un manteau… Non, vraiment, ce type me provoquait. Subtilement, certes, mais sûrement.

– Mettez-vous à l’aise, lui intimai-je avec un large sourire crispé. Ôtez votre veste.

– Je ne voudrais pas déranger, dit-il en haussant légèrement le sourcil (s’entraînait-il devant le miroir tout les soirs ?).

– Je vous en prie.

Était-ce une hésitation qu’il avait eue avant de l’ôter ? Le robot avait-il une âme ? Au moins, il n’avait plus de « manteau », et c’était ce qui m’intéressait pour le moment. Maîtrisant ma voix, qui avait une stupide tendance à trembler, je lui expliquai comment j’avais trouvé le poisson, et où.

– Je sais que les flurènes sont une minorité ici, mais nous avons quand même des droits, nous avons une ambassade. J’exige une protection policière !

L’agent Iripaï me regarda calmement, comme de juste. Je songeai à l’encastrer dans un mur.

– Nous verrons ce que nous pourrons faire, mons… Alcus.

– J’espère bien que vous serez capables de me protéger ! sifflai-je.

Personnellement, les gens qui me regardent calmement m’énervent, et encore plus quand ils tentent de m’apaiser. Je suis ému pour une raison, j’attends qu’on en reconnaisse la gravité et la légitimité.

Je dois également le préciser : je suis très rancunier. C’est pourquoi, lorsque l’agent Iripaï me quitta, je téléphonais à la commissaire de police, qui avait toujours été une très bonne amie à moi – nous nous étions rencontrés lors d’une réception, six ans plus tôt, et avions toujours gardé le contact depuis lors.

Comme prévu, elle me confirma que mon robot était l’un des rares agents entraînés à supporter les profondeurs auxquels vivaient les flurènes.

Et puisque, contrairement à toutes les flurènes, elle n’avait pas de flash confus de l’avenir, elle m’accorda bien volontiers l’agent Iripaï à domicile lorsque je lui affirmai qu’une vision m’avait informé du fait que son affectation à mes côtés me sauverait la vie.

***

En défense des flurènes, nous ne mentons jamais sur nos visions ; c’est pour nous quelque chose de sacré, un pouvoir certes incontrôlé mais qui fait peser sur nous de sérieuses responsabilités. Nous sommes le peuple des Sorcières, celles dont les visions aident les héros et les méritants…

Sauf que, quant à moi, je suis un flurène impie. À mon sens, le temps des héros est passé depuis bien longtemps – et d’une – et un homme avisé a pour devoir de jouer avec tous ses atouts – et de deux. De toute façon, je n’ai jamais eu de visions. Jamais. Toute ma famille excelle à avoir des visions, sauf moi. Enfin bon ! Ce n’est pas comme si je me souciais de ce genre de choses mystiques, je suis un esprit rationnel.

Bref, moi, je mens, et ça me réussit très bien. De toute façon, Iripaï, étant secrètement un robot, ne sembla pas particulièrement contrarié de son déménagement surprise. Il débarqua poliment, un paquet de fringues sous un bras et des Tupperware de nourriture sous l’autre, et je lui désignai un canapé où dormir, ce qui sembla satisfaire tous ses besoins cybernétiques.

– Je serai à votre entière disposition, mentionna-t-il poliment.

– J’y comptais bien, répondis-je avec un sourire charmant.

Comme on peut le voir, il m’avait donc, techniquement, donné la permission de faire ce que je voulais de lui. Je ne suis donc pas blâmable de l’avoir pris au mot.

Quand Iripaï se réveilla, le lendemain, un sac de vêtements neufs était fixé au pied de son lit et aucun de ses habits n’était en vue. Il vint m’annoncer très poliment qu’il ne les trouvait plus.

– C’est normal, lui dis-je gaiement. Je les ai lavés dans ton sommeil, car j’aime que tout soit impeccable chez moi, puis je les ai envoyés au pressing pour que vous n’ayez pas à porter des vêtements froissés. Mais ne vous inquiétez pas ! Je vous ai acheté des vêtements mettables !

A ce moment-là, pour la première fois, je vis Iripaï afficher une expression humaine. Ses sourcils renoncèrent à se hausser et son visage à rester impassible, ses yeux noirs s’écarquillèrent et le pli calme de ses lèvres se brisa quand elles s’entrouvrirent.

Soudain, il eut l’air désemparé, déconcerté, vivant, et ce fut à ce moment précis que, non sans stupeur, je tombais amoureux.

Je dois avouer que j’en ai été moi-même surpris ; entre ses jambes et son manque de goût, il comptait quand même pas mal d’arguments contre lui. Mais c’était quelque chose dans ses yeux… Dans son incertitude, dans sa vulnérabilité soudaine de robot désarçonné… Chez la plupart des hommes, cela aurait éveillé un sentiment protecteur : chez moi, ça m’a donné l’envie pressante de continuer à le harceler pour continuer à le voir comme ça.

– … Ah, dit-il poliment, se ressaisissant bien trop vite à mon goût. J’aurais aimé être averti avant.

– Je ne voulais pas vous réveiller ! Les vêtements que j’ai achetés vous déplaisent ?

– Pas du tout, mais j’aurais préféré les miens.

Je lui adressai mon sourire le plus charmant :

– Je suis désolé… Mais dites-vous que le bon goût s’en sortira renforcé ?

À nouveau, il eut l’air désarçonné devant cette violation décidément anti-robotique des conventions ; j’avais envie de lui pincer les joues, les côtes, le nez ou les trois.

– Pardon ?

– Vos tenues sont particulières.

– Je les aime bien, se défendit-il en tentant d’être aussi professionnel que possible – mais la chose est difficile en parlant chiffons.

– Vous devez reconnaître qu’ils sont hideux, soulignai-je avec impartialité.

Je le sentais déchiré. Que devait-il faire ? Être légitimement indigné ? Mais ce n’était guère robotique. Demeurer impassible et professionnel ? Mais le sujet ne s’y prêtait pas.

– Je… Je n’ai pas à avoir ce genre de conversations avec vous. S’il vous plaît, ne touchez plus à mes vêtements dans le futur. Je vais mettre ces habits pour le moment, mais je vous les rendrai une fois que j’aurai récupéré les miens.

– Oui oui, approuvai-je distraitement. J’ai prévu d’aller au zoo aujourd’hui, pour une petite mise à jour vidéo sur ma vie. Vous filmerez ?

– Je filmerai quoi ?

– Et bien, moi en train d’admirer les animaux, bien sûr. Les gens adorent les tranches de vie comme ça, j’éditerai les passages ennuyants. Vous savez que je suis célibataire ?

J’avais réussi à le déstabiliser. Fauché dans ses objections, il avait raté son occasion de protester, réduit à faire « ah » pendant que je poursuivais mon discours :

– Ce sera épouvantablement pratique de vous avoir ! Je suis toujours obligé d’appeler une amie, d’habitude, mais elle est indisponible aujourd’hui. Quel genre d’animaux aimez-vous ? Vous devriez aimer, c’est sur terre, vous pourrez marcher et tout ce genre de chose.

– Sur terre ? Mais vous n’êtes pas…

– Non, en effet ! Je ne peux pas marcher, mais j’ai une bulle de déplacement, il faut bien que je puisse me rendre à mon travail, vous savez !

– Votre travail…

– Artiste d’aquarium, je vous l’ai déjà dit, vous n’écoutiez pas ?

– Si, mais…

– Quand voulez-vous partir ?

Il cligna des yeux, tellement déconcerté que toute expression intelligente avait renoncé à s’imprimer sur son visage. Ses lèvres, leur courbe incertaine et vulnérable ! J’avais envie de les embrasser et de lui pincer les joues. J’avais sérieusement envie de le pincer – il fallait que je trouve un prétexte.

– Partir ?… Dans… trente minutes ?

– Si tôt ! C’est parfait ! Je me maquille, je vérifie ma tenue et je reviens. Ne mettez que des nuances de bleus, ça soulignera votre peau. À tout à l’heure !

Je dois le reconnaître : l’agent Iripaï ne se laissa pas faire à ce point. J’étais persuadé de n’avoir choisi que des vêtements harmonieux et qui s’accordent à son teint, mais il parvint d’une façon ou d’une autre à trouver les couleurs les moins belles que je lui avais réservées et à les désaccorder. Je fus accueilli par un triste massacre de violets et de verts et eus la surprise de constater que je n’arrivais même pas à en ressentir d’avantage que l’amusement de l’homme qui regarde des vidéos de catastrophes naturelles comiques sur Nosvideos.

– Original.

– C’est de l’ironie?

– De l’admiration. Allons-y !

Mon robot avait repris du poil de la machine. Il demeura impassible pendant tout le trajet en bus-bulle jusqu’à la surface, me demandant juste comment faire fonctionner la caméra. Je lui fis filmer quelques plans d’introduction à titre de test, pour voir si ses talents de cameraman égalaient son aptitude à choisir des vêtements de goût, et fus agréablement surpris.

Je suis un bon blogueur. Je sais être le meilleur ami de tout le monde, le compagnon chaleureux de la caméra. J’introduisis le voyage, mes vêtements, remerciant l’ami « qui avait bien voulu remplacer PetiteChoupite au pied levé ».

– Est-ce que je vais être cité sous mon nom ? demanda Iripaï une fois le plan fini.

– Ou un pseudo, comme tu veux. Si je ne donne personne, on m’accusera de vouloir tirer toute la couverture à moi. Il y a de ces rageux, sur internet…

– J’aimerais bien Iripaï.

Je le regardai, surpris par cette nouvelle démonstration de personnalité.

– Pas de pseudo internet ?

– Non, c’est pour mes sœurs. Elles sont fans de votre blog.

Cela faisait bizarre de s’imaginer Iripaï avec une famille, enfant en train de jouer ou fêtant son anniversaire à une table entourée de plein de versions féminines de lui. En même temps, peut-être était-il expressif en dehors du travail, peut-être même avait-il une âme ? Difficile à dire.

– Je peux ajouter un petit message avec une dédicace à leur adresse, proposai-je. Par contre, évite de leur donner mon vrai nom et mon adresse.

– Elles ne savent même pas que je travaille avec vous.

J’aurais dû savoir que robot-Iripaï ne s’abaisserait pas à être si peu professionnel. J’acquiesçai et sortis ma tablette personnelle pour prendre des notes.

– Combien sont-elles ? Quels pseudos ?

– Solkië, RoseSang, Lo, Choute, Valru, MilleFaçons.

Je haussai les sourcils :

– De la même portée ?

– Les humains n’ont qu’un enfant par grossesse, en moyenne.

– Vous avez eu tout ça volontairement ?

– Mes parents, oui. Et vous ?

– Les flurènes peuvent avoir entre vingt et trente petits par portée, mais maintenant… Les parents ont tendance à ne garder que quelques œufs pour pouvoir mieux s’en occuper.

– Vous avez des frères et sœurs ?

– Une petite dizaine.

– Ils habitent aussi sur cette planète ?

Qu’avait-il à vouloir parler famille, lui ? D’accord, j’avais commencé, mais juste par pure politesse. Tout le monde sait qu’il n’y a rien de plus ennuyeux que les questions personnelles : c’est juste une manière facile de faire semblant de s’intéresser aux gens.

– Non.

Les robots n’excellant pas à lire l’atmosphère, il s’obstina :

– Où habitent-ils ?

– Oh, à Lamoy, probablement…

– Probablement ?

Sérieusement, ce type ne pouvait-il pas comprendre quand quelqu’un lui répondait de façon clairement faussement aimable ?

– Nous n’avons pas vraiment maintenu contact.

– À cause du décalage horaire ?

L’hypothèse était tellement innocente que je ne pus m’empêcher de sourire sincèrement.

– Oui, voilà.

– Et qu’est-ce qui vous a poussé à devenir blogueur et dan… artiste d’aquarium ?

Il me fallut un moment pour comprendre qu’il tentait de faire la conversation. La tentative était si inattendue, de la part d’un robot, que je n’eus pas le cœur de l’envoyer paître. En plus, qui savait ce qu’il pouvait raconter à ses sœurs ? Les scandales sont toujours si pesants à dissiper que je préférais éviter cette engeance autant que possible.

– Je me trouve beau et j’aime bien me montrer.

– Vous êtes très franc.

J’approuvai avec toute l’énergie d’un menteur. Je ne suis ni totalement franc ni totalement hypocrite, juste très extrême dans mon emploi des deux. Quand je peux dire la vérité, je l’assène brutalement, quand je dois la déguiser, j’y vais à fond également : je n’aime pas les compromis, c’est ma nature !

– Je ne vois pas pourquoi je mentirais. C’est stupide de prétendre de se trouver moche quand on bombarde le net de photos de soi.

– Certains blogueurs sont vraiment complexés, pourtant.

– Et bien ils sont stupides, que veux-tu que je te dise ? Et puis c’est complètement crétin, c’est difficile d’être vraiment moche ! La seule chose inexcusable, c’est de ne pas prendre soin de soi, ensuite… Il y a juste des nuances de « banal » à « magnifique ».

– Et comment vous classez-vous ?

Était-ce une pointe d’émotion que j’entendais dans sa voix, comme un vague amusement ? Avais-je réussi un miracle ?

– « Magnifique », bien sûr.

Oui, il souriait ! Pour de vrai ! J’étais décidément merveilleux.

– Tu n’es pas mal toi-même, malgré tes jambes. J’aime bien la couleur de ta peau et ton visage.

Il changea de couleur pour virer vers du vrai cuivre. Certaines races changent de couleur comme ça pour signifier des émotions, comme les flurènes brillent lorsqu’elles ont peur ou sont en colère, mais je n’arrive jamais à me rappeler de la signification chez les humains… Un peu n’importe quoi, je crois.

– Mais vous n’aimez pas mes vêtements.

– Comme un peu n’importe qui avec du goût.

– Ils sont confortables, rétorqua-t-il avec une légère ombre d’indice de sourire. Mes sœurs me disent la même chose.

– C’est normal, elles suivent mon blog.

– Je mettrais quand même ce que je veux.

– C’est ce que nous verrons.

– Un homme averti en vaut deux…

Nous avions viré à un ton plus familier sans nous en apercevoir et ce n’était franchement pas désagréable. Il avait l’air de prendre les insultes avec beaucoup de bonne humeur : en fait, il me les retourna même. Je fus appelé narcissique, je lui rétorquai que les jambes humaines étaient vraiment moches, il me répondit qu’il trouvait les tentacules des flurènes esthétiquement jolies, ce qui n’était pas une insulte, ce que je lui fit remarquer ; et au final, à force de se critiquer ou non, nous ne vîmes pas le temps passer, et j’oubliais complètement de lui faire filmer d’autres plans pour le journal vidéo. J’avais du mal à lui en vouloir, mais je fis semblant histoire d’accomplir mon rêve et de pouvoir lui pincer le nez. L’acte excédait sa capacité à être irrévérent, il ne me le rendit pas ; mais il n’avait pas l’air spécialement gêné, à part quelques délicieuses secondes où la surprise teignit ses traits.

J’avais loué une bulle pour la journée, ces espèces de mastodontes flottants remplis d’eau : seule la partie inférieure de mon corps est immergée, ce qui me laisse presque aussi libre de mes mouvements qu’un Surfacien normal. J’étais donc en bonnes conditions pour apprécier la journée, mais je ne me souviens pas vraiment de quels animaux nous avons vu au zoo : j’étais tellement occupé à embêter Iripaï, et lui à me répondre qu’il était difficile de me rappeler qu’il me fallait au moins dix minutes de moi m’extasiant sur diverses bestioles amorphes.

En fin de journée, pour récompenser Iripaï d’avoir été un si bon cameraman et faire oublier les six fois où je l’avais pincé, je lui achetai une glace. Il refusa, pris de scrupules, et se la paya lui-même ; un peu décevant, mais bon, tant pis.

Sur le chemin de retour, l’espèce de gros sociopathe qui m’en voulait fit exploser la station de changement de bulle.

***

Il avait bien choisi son moment, je dois lui reconnaître : Iripaï était forcé de se séparer de moi pour que je puisse me changer et les stations de ce type sont toujours plongées dans le chaos dans les heures de pointe : il y a les familles nombreuses et leurs rejetons infernaux, les cadres pressés, les petits vieux en détresse… Pas besoin de gros matériel ou d’escouade pour semer le chaos. Je dois admettre que je ne sais pas exactement comment il s’y est pris, parce que je me suis fait très rapidement assommer par-derrière, mais c’était sûrement un truc un peu minable.

Je me réveillai attaché dans une baignoire. Elle était beaucoup trop petite, mes tentacules dépassaient, j’avais mal au bras à cause de la manière dont ils étaient entravés et la tête m’élançais comme lors de ma première cuite, bref : je désapprouvais la situation.

C’est lorsque j’ai réalisé précisément ce que signifiait tout ça que j’ai vraiment angoissé. Par égard pour ma dignité, je ne m’étendrai pas sur ma réaction, mais disons que j’étais dans un état mental assez moyen quand le responsable de cette brillante situation est arrivé, armé d’un fusil laser.

Il était moche, vraiment moche, et je ne dis pas ça seulement par rancœur, enfin ! Si, mais bon : sa peau était d’un beige très quelconque, avec des cernes violets, la cornée injectée de rouge et les cheveux précisément de la mauvaise nuance de brun pour aller avec son teint. Il était vêtu avec ce que j’imagine être du goût, mais franchement, j’avais peur et mal et vraiment pas envie de lui concéder quelque chose.

Une fois n’est pas coutume : je le laissai parler en premier.

– Enfin, dit-il, ce qui était à peu près le pire début de conversation de ma vie.

– Enfin quoi ?

On m’a toujours affirmé que j’étais un peu trop bavard ; heureusement pour moi, mon ami le psychopathe était trop occupé à être fou pour vraiment remarquer mon interruption.

– Je veux ta voix, déclara-t-il d’un ton empathique.

J’avoue que je n’ai pas trop su quoi répondre sur le coup, sinon un regard idiot. Bien parti dans son monologue, il poursuivit :

– Ta voix. Ton – ta manière d’écrire. Pendant six mois, tu écriras pour mon blog. Si j’ai du succès, j’admettrai que tu as vraiment réussi grâce à ton talent et pas seulement parce que tu es une sorcière. Sinon, je te rendrai à ta mer bien-aimée… sous forme d’écume de flurène !

Sa voix s’éteignit d’elle-même. Je demeurai pétrifié, incapable de savoir quoi faire – tenter de l’agresser, lui demander qui il était, s’enquérir de comment il espérait me transformer en écume, me mettre à hurler hystériquement ? Honnêtement, la dernière semblait la plus tentante, mais il y avait le fusil laser.

– Qui êtes-vous ?

– SonjahdePlanèteVanyo, cracha-t-il haineusement.

Qu’est-ce que c’était que ce pseudo d’infâme kikoo ?!

– Tu n’as jamais entendu parler de moi, hein ? Tu supprimais mes commentaires comme ceux d’un troll !

– Pas moi, mes modérateurs, corrigeai-je étourdiment.

Il me frappa sur les tentacules. Je tressaillis. Il frappa à nouveau et je criai par pur instinct de survie, parce que le dessus des tentacules est peut-être l’endroit le moins sensible d’une flurènes, mais je n’avais vraiment pas envie qu’il teste sur le reste du corps.

– Je n’étais pas un troll ! Je parlais vrai ! Je parlais que vrai ! T’es qu’un arriviste narcissique qui gagne à la beauté !

Sa voix était aiguë, ses propos incohérents, sa grammaire en folie et il me frappait là où j’aurais le moins mal, mais le ridicule rendait juste la situation encore pire. Un psychopathe logique (je me comprends) se contenterait de me tuer si j’échouais à lui apporter du public. Un type comme cette espèce de malade était bien capable de me tabasser à mort parce qu’il avait l’impression que mes cheveux le regardaient méchamment. Je pouvais tenter de le maîtriser en dernier recours, chacun de mes tentacules peut briser le bras d’un homme adulte, mais s’il réussissait à me tirer dedans avant ?

Il continuait à déblatérer, perdu dans son délire, et je le regardai de façon aussi non-agressive que je pouvais tout en tentant de ne pas me mettre à pleurer de peur. Il fallait que je fasse confiance à la police, à Iripaï – ils regarderaient sûrement les commentaires de mon blog… Ils repéreraient les agressifs, suivraient les adresses de connexion… Ils me sauveraient. Tout ce que j’avais à faire, c’était coopérer…

Et prier pour que le succès vienne.

***

J’ai un peu de mal à me souvenir des jours qui ont suivi. Sonjah me faisait écrire six cent mots par jour, précisément, sur les fringues dont il s’accoutrait, puis il s’occupait de la promotion – horriblement maladroite. Je n’avais pas accès à internet, à peine droit d’être nourri ou d’avoir accès à des toilettes.

Les flurènes ont beaucoup de capacités, mais notre peau n’est pas faite pour la vie à l’air pur. Dès le troisième jour, la sécheresse a commencé à m’abîmer les tentacules, plus sensibles, puis les cheveux. Dès le sixième jour, j’avais des petites plaies dues au fendillement de l’épiderme. L’eau de la baignoire était loin d’être suffisante, et douce au lieu d’être salée.

Je continuais à espérer. Quelqu’un allait tomber sur mes articles, reconnaître le style : la blogosphère est friande de scandales, ils devaient faire un drame. Iripaï, la police feraient le lien, sûrement – je l’espérais…

Les huit premiers jours, rien ne se passa. Au moins, Sonjah avait gagné deux ou trois commentateurs assez stupides pour ne pas reconnaître mon style, ce qui calmait un peu ses crises de rage.

Le neuvième jour, une lectrice un peu plus intelligence, enfin, repéra les similarités : s’ensuivit un drame que je ne suivis qu’à travers les cris incohérents de Sonjah. Apparemment, les hypothèses vacillaient entre du « sous-moi » (quoi ?!), du plagiat et une fuite de ma part : submergé par ma célébrité, j’aurais souhaité me reconstruire sous un faux nom avec un autre modèle (un aussi moche ?!). Sonjah me fit rédiger un post de réfutation indignée. J’exigeais d’avoir au moins accès à internet le temps de repérer les commentateurs les plus virulents, pour mieux les écraser. Je l’eus, sous sa surveillance.

Les Esprits soient loués : trois des sœurs d’Iripaï s’étaient senties assez outragées par l’affront qui m’était fait – Solkië, Lo et Valru. Je les admonestai parmi les autres, blâmant leur fanatisme à réclamer que le sang coule, probablement pour que les autres lectrices leur envoient des roses devant leur dévotion ; mais non, des mille façons de s’y prendre, elles avaient sans doute choisi la plus ridicule, même si elles se croyaient choutes. Les italiques sont miennes, et je dois dire que j’ai toujours eu une mémoire des noms qu’on m’a enviées : OK, les formulations étaient un peu maladroites, mais j’aurais voulu vous voir à ma place !

Je fis relire par Sonjah, j’envoyai, je priai.

Vingt heures plus tard retentit dans l’appartement un grand bruit de métal défoncé. Je sursautai, persuadé que Sonjah avait définitivement fondu les derniers fusibles de sa santé mentale, et me hissai désespérément hors de la baignoire. J’avais mal partout, la peau sèche à saigner, mais la peur me donnait des jambes. Je rampai jusqu’à la porte et l’ouvris maladroitement. Les restes d’une porte de métal gisaient sur la moquette du couloir de l’entrée, des hommes en uniforme s’y encadrant. J’entendis avant de la voir l’arrivée de Sonjah, ses hurlements déments retentissant entre les murs gris. Il brandissait une arme et ses yeux fous trahissaient assez son intention de s’en servir.

Il n’en eut pas le temps. Une balle-laser lui traversa proprement l’épaule et il tomba, enfin, en silence. J’attendis qu’il se relève, s’agite d’une façon ou d’une autre, mais rien ne se passa. On m’entoura, on me jeta une couverture humide sur les épaules, on me souleva de terre – péniblement, les flurènes font de très mauvaises héroïnes portables, à cause des tentacules.

Je décidai de m’évanouir et le fis.

***

Ma vie refuse de se plier à la moindre conception scénaristique convenable. Déjà, Sonjah n’était pas mort : il s’était simplement évanoui, comme la lavette qu’il était. Ensuite, Iripaï ne se trouvait pas dans l’équipe d’intervention qui avait accouru à mon secours, soi-disant parce qu’il avait un intérêt personnel dans l’affaire et que son jugement en aurait été faussé ! Où est la passion ? Où est le romantisme ? Sérieusement, je ne demande pas un conte de fée (surtout que les flurènes sont supposées être des sorcières, je ferai une très mauvaise héroïne), mais qu’on m’accorde au moins un peu de dignité ?!

Enfin bon. D’un autre côté, ça m’épargnait d’avoir le chevalier le plus mal habillé au monde : parce que, sérieusement, Iripaï arrivait à mal porter l’uniforme. Le truc supposément le plus sexy au monde – mais non ! Un pli disgracieux par-ci, une bosse improbable par-là, ce type était bourré d’un improbable talent à s’enlaidir sitôt qu’il portait le moindre tissu.

Au moins, il était à mon chevet (autant qu’il soit possible d’avoir un chevet quand vous flottez dans l’eau) quand je me réveillai à l’hôpital. Son expression se détendit imperceptiblement en me voyant : il me tenait la main, très romantique, j’approuvais.

Mais, comme je l’ai dit, ma vie est absolument navrante et aromantique de bout en bout : on me tenait l’autre main, je tournai la tête, c’étaient mes parents.

Je ne sais pas quelle expression je devais faire, mais elle devait être intéressante : ils la ratèrent parce qu’ils se mirent à pleurer.

J’aimerais qu’on m’imagine moi, traumatisé, fatigué, déshydraté, me réveillant à l’hôpital, un improbable potentiel petit ami et de l’autre côté la chose la moins sexy de l’univers entier : les parents ! Et pas n’importe quels parents, mes parents, tous imbus de leurs super pouvoirs de sorcière que je n’avais pas parce que, pour eux, j’étais un échec – ce qui explique sans doute pourquoi je suis lu par des millions de lecteurs et pourquoi j’ai des partenariats avec six grandes marques, sans vouloir les nommer.

Et en plus, ils pleuraient.

Je regardai Iripaï. C’était sa faute, je le savais. D’une manière ou d’une autre, c’était sa faute.

– Je les ai prévenus sitôt que vous avez été kidnappé, dit-il de sa voix calme. Ils ont fait le trajet depuis votre planète natale et nous ont aidé de leur mieux… C’est eux qui nous ont redirigé, par leurs prédictions, vers Sonjah.

Mes parents pleuraient toujours. J’avais envie de pleurer aussi, à cause d’eux. Iripaï me serra la main une dernière fois et tira sur la corde à son côté pour qu’on le remonte de l’aquarium où j’étais gardé.

– Je vous laisse, dit-il.

Infâme connard en veste vert malachite.

***

Prudent qu’il était (sauf au niveau sens vestimentaire), Iripaï revint le lendemain matin. Mes parents repasseraient en soirée : on avait plein de choses à se dire, s’avérait-il, pas que des bonnes, mais quelques-unes – et ces quelques-unes suffisaient. Surtout après avoir failli mourir : c’est fou comme pas mal de choses semblent insignifiantes, tout à coup.

Il me dit bonjour en prenant place à côté de moi. Je lui dis bonjour. Un silence embarrassant s’ensuivit. Il était inexpressif, comme d’habitude, mais je refusais de lui pincer quoi que ce soit avant d’avoir échangés quelques mots.

– Votre prédiction était juste, au final. Si je n’étais pas resté chez vous, vous n’auriez pas appris le nom de mes sœurs…

J’hésitai un instant à le détromper et renonçai. D’accord, les mensonges sont techniquement très toxiques et mauvais et tout ce genre de chose dans les belles histoires, mais je pense avoir démontré de façon éclatante que ma vie est toute pourrie.

– Oui.

– Vous m’en voulez ? Pour vos parents.

J’hésitai à nouveau sur ce coup-là, entre le culpabiliser et le dédouaner. D’un côté, il ne fallait pas l’encourager dans la niaiserie, de l’autre, je n’avais pas vraiment envie d’interactions négatives pour le moment. Du coup, dans le doute, je lui pinçai les côtes. Il se tordit en criant, ce qui était adorable, alors je répétai l’opération, pour voir. D’une façon ou d’une autre, il tenta de se défendre d’une manière qui l’attira dans mes bras (entièrement de sa faute, je tiens à le préciser) et puis, alors que, dans tout bon roman, nous nous serions embrassés passionnément, il me fit un câlin.

Juste un câlin.

Ma vie est tellement, juste, oh, bas de gamme parfois.

Mais bon, c’était quand même un câlin très sympathique.

Je le câlinai en retour. Il enfouit le nez dans le creux de mon cou, ce qui aurait été presque romantique sans l’appareil respiratoire qui le couvrait.

– Est-ce qu’on sort ensemble ? demandai-je, au cas où, par intérêt scientifique.

Il continua à me serrer, ce qui n’était pas une réponse, ou peut-être que si. Puis il releva la tête et décala brièvement son appareil respiratoire pour m’embrasser, enfin, comme il aurait fallut.

Il dut rapidement remettre l’appareil pour pouvoir respirer, mais quand même.

Ça allait être embarrassant. Franchement embarrassant. Malpratique, aussi. Sortir avec un Surfacien est un peu la chose la plus stupide au monde pour un flurène, enfin bon : nos goûts vestimentaires s’opposaient tout aussi violemment que nos systèmes respiratoire, de toute façon. C’était une très mauvaise idée tout court. D’un autre côté, je ne pourrais jamais faire pire qu’un sac Listeul avec une veste Tskleung, je ne craignais plus grand chose.

Et puis, franchement, il était tellement adorable, et d’une si jolie couleur…

Et puis, au fond, je n’avais pas à me justifier auprès de moi-même. J’avais envie, voilà tout.

– Je continuerai à choisir mes vêtements, finit-il par dire après un moment.

– C’est ce que nous verrons, rétorquai-je.

Il y a des fois où j’ai très mauvais goût.

Mais bon, franchement : que qui n’a jamais craqué sur ces affreuses tuniques Bostem, celles qu’il est tellement à la mode de détester alors que tout le monde en garde secrètement une comme pyjama pour les soirées glace et films sentimentaux parce qu’elles sont tellement confortables, me jette la première pierre.

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