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Les sorties et extraits

Les Espaces Liminaires

À Parloin, le sol tremble et les habitants insufflent la vie en toute chose. À Parloin, il est plus dur de trouver la station de métro que de discuter avec des fantômes. À Parloin, il y a Clémentine, Apollinaire, Victoire et Arsène et sous leurs pieds, quelque chose gronde…

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Contes des Heures Ecarlates

Trois hommes gisent dans la neige au crépuscule.

Un seul se relève.

A ses côtés, une fée l’avertira trois fois…

Découvrez quatre contes d’inspiration celtiques dans ce recueil de nouvelles M/M d’Aquilegia !

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L’Aube Poindra

L’Aube Poindra nous entraîne aux côtés de Neven, noble de l’Aube contraint d’épouser Einder, noble des Ténèbres.

Entre ombres et lumière, entre fidélité aux Dieux et trahison sacrilège, tout les oppose… et beaucoup les réunira.

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Ceux qui servent – Epilogue Bonus

Epilogue

Ce texte bonus est destiné aux lecteurs de Ceux qui Servent. Il contient d’énormes spoiler pour le roman et, chronologiquement parlant, se situe pendant le chapitre douze, donc ne le lisez pas avant d’avoir fini le livre !

A Meïssa, pour son aide généreuse.

 

  Hui s’éveilla avec un mal de tête monumental. Il ne tenta même pas d’ouvrir les yeux ; basculant lentement sur le dos, il resta allongé sur le sol mou – irrégulier, moelleux… de l’herbe ? –  et se massa le crâne jusqu’à ce que la douleur reflue.

  Il n’était pas en danger. Ce ne pouvait être que Tai qui l’avait assommé, donc c’était certain. Mais pourquoi son collègue avait-il…

  Un soupçon l’effleura, un soupçon ridicule. Il le confirma en se redressant et en ouvrant les yeux.

  Il se trouvait au milieu de nulle part, sur une colline verdoyante cerclée d’eaux calmes, et Yeong se tenait à quelques mètres, lui tournant le dos comme s’il pouvait nier son existence.

  Yeong.

  Évidemment.

  Hui allait tuer Tai. Et Kamon, puisque le sorcier était probablement à l’origine de l’illusion où ils étaient enfermés. Qui avait mené Yeong jusqu’ici ? Combien d’Émissaires s’étaient-ils mêlés de cette comédie ? En toute honnêteté, il avait peur de la réponse. Trop des leurs, ces dernières années, étaient venus lui prêcher la réconciliation et la paix.

  Comme s’il avait pu se l’accorder. Comme si ç’avait été si facile. Comme s’il avait eu le droit…

  Le souvenir de Chun lui revint, sa presque-nièce si pâle et si mince dans son costume de défunte. Malgré les années, elle n’avait pas changé… Forcément. Juste quelque chose de plus vieux dans son regard, de plus sage et éthéré. Elle avait une bonne place aux Cieux, ou plutôt en aurait une sitôt qu’elle finirait ses études. Il pourrait la revoir après sa propre mort, même si elle avait été privée d’une véritable existence de vivante…

Je ne vous en ai jamais voulu, à aucun d’entre vous.

  C’était un mensonge, évidemment. Elle n’avait pu qu’en vouloir à ceux qui l’avaient poussée à un mariage qui l’avait rendue malheureuse, à ceux qui l’avaient menée à une mort violente et prématurée. Elle était juste trop gentille et trop raisonnable pour parler des rancunes du passé, même quand celles-ci étaient ô combien légitimes ; la digne fille de son père jusqu’au bout.

Je sais que vous avez gâché votre vie en mon nom. Je vous connais, vous savez ? Même par-delà les années.
Elle n’avait même pas besoin de les avoir connus. Hui savait quelles lignes l’amertume avait gravées sur son visage et sur celui de Yeong. Le chagrin et le remord avaient marqué l’Émissaire du Tigre : la chaleur qu’il dégageait dans sa jeunesse s’était tarie, étouffée par les regrets. Hui ne trouvait plus, à le voir, qu’un écho pâli de l’homme qu’il avait connu et aimé… et ç’aurait dû faciliter les choses, mais ça les rendait infiniment plus douloureuses en réalité.

S’il vous plaît, recommencez à vivre, d’accord ? Considérez ce mariage comme un nouveau départ, comme l’effacement de toutes ces fautes que vous avez déjà expiées. Quand Joon et toi vous sentirez prêts, papa, je veux que l’Immortel du Serpent adopte un enfant, ou plusieurs, et que cette descendance soit élevée loin du deuil ou du chagrin. Je veux que Hui et Yeong puissent sourire comme ils me souriaient avant.

  Hui essuya les larmes qui lui revenaient aux yeux. Il avait réussi à se recomposer un visage pour le banquet… Il avait été prêt à mettre le passé derrière lui, éviter Yeong avec plus de calme et moins de regret, et… Ça. Devoir se montrer agressif lui déplaisait profondément, mais Tai allait l’entendre – de même que tous ses complices dans cette farce ridicule.

–  Yeong ? dit-il d’une voix douce et posée.

  Le Tigre tressaillit. Un instant, à quelque chose d’infiniment réticent dans son allure, Hui devina à quel point la situation lui était pénible – mais il se retourna sans plus d’hésitation, l’air presque hostile. Un écho du passé caressa l’esprit du Serpent, le souvenir de l’agressivité juvénile du Cheongyeoule jadis… Il sourit presque.

–  Quoi ?

–  Il faut que nous sortions.

  Yeong se mordit les lèvres, poings serrés. Même à distance, sa tension était évidente. Ce n’était cependant pas la colère qui les aiderait à sortir, mais la raison… Toujours la raison. Hui laissa échapper un souffle lent, mesuré, luttant contre sa propre détresse.

–  Et qu’est-ce que tu suggères qu’on fasse, Hui ? J’ai cherché des issues, mais je n’ai rien trouvé !

  Et puis quelque chose sembla le frapper comme un coup de poignard, la douleur crispant ses traits avant qu’il baisse les yeux et souffle plus bas :

–  Qu’est-ce que vous suggérez.

Hui se concentra sur sa respiration. Expirer, respirer. Expirer, respirer. La griffe glacée qui lui broyait le cœur n’était qu’un écho du passé qui s’affadirait, avec le temps. Même si ça faisait déjà vingt ans. Même s’il n’avait plus jamais aimé depuis Yeong. Maintenant, Chun lui avait pardonné ; il pouvait se permettre de guérir. Et, en attendant, s’abandonner au chagrin ne les ferait pas sortir d’ici.

– Nous devons être enfermés dans un sort. Qui t’a mené ici ?

– Rong et Shui ! cracha Yeong, récupérant en vigueur au souvenir. Les salauds m’ont assommé et je me suis réveillé sur cette f… maudite colline.

Rong et Shui… Ni le Coq ni le Cheval n’étaient du tempérament à installer une telle illusion, et si solide de surcroît. De toute façon, l’auteur exact importait peu : l’essentiel, c’était qu’on attendait clairement quelque chose d’eux. Sans doute une harmonie en bonne et due forme, un pardon mutuel, quelque but idéaliste du genre…

– Est-ce que vous connaissez une façon de rompre ce genre de sorts, Hui ?

Yeong lui avait déjà parlé dans les cérémonies où ils s’étaient croisés, lorsqu’ils ne pouvaient faire autrement, et le vouvoiement ne lui avait pas tant vrillé les nerfs à l’époque. Était-ce à cause de la situation ? Dans cette situation grotesque et artificielle, ils n’étaient plus juste Émissaires, mais également deux anciens… deux hommes chargés de passé. Un passé où Yeong l’avait tutoyé aussi naturellement qu’il respirait, où le Tigre respirait cette innocence caractérielle qui le faisait rougir quand Chun riait d’un air entendu…

Hui n’arrivait plus à respirer régulièrement. Son calme s’émiettait (comme jadis, lorsque le Cheongyeoule lui avait peu à peu porté sur les nerfs à force d’agressivité), son souffle se faisait trop court et douloureux. Le regard de Yeong croisa le sien, chargé d’inquiétude, et la vue lui fit l’effet d’une douche froide. Il n’était pas encore si pathétique.

– Puisque je suspecte une manœuvre pour nous contraindre à une forme de réconciliation ou, du moins, de clarification finale, je pense qu’il faudrait que nous agissions en harmonie.

– Alors faisons cela.

– Agir en harmonie ?

– Clarifier.

Hui sourit par réflexe.

– Pardon ?

– Ils n’ont pas tort. Nous avons tous les deux besoin de tourner la page. Nous sommes coincés ici… Alors discutons.

– C’est –

Hui s’interrompit, incertain lui-même de la suite de sa phrase. L’idée… L’idée était juste absurde et terrifiante. Il était déjà trop déstabilisé par cette journée pour envisager… S’il perdait le contrôle, ici, maintenant, il ne pardonnerait jamais aux imbéciles qui les avaient enfermés ici.

– C’est quoi ?

La pression faisait craquer la voix de Yeong et, l’espace d’un bref instant, Hui fut au moins heureux de n’être pas le seul à bout de nerf.

– Rien. Je ne sais pas. T… Vous avez raison.

Le tutoiement manqué fit tressaillir Yeong. La douleur crispa ses traits avant qu’il reprenne d’un ton plus rauque :

– Je sais. Alors qu’est-ce qu’on fait ?

– C’est à moi que vous posez la question ?

– Tu veux que je la pose à qui, à la colline ? rétorqua Yeong avec irritation. Vas-y ! Dis-moi ce que tu me reproches !

– Pourquoi est-ce que je te reprocherai quelque chose ?

– Je sais pas ! J’ai rassuré Chun, je n’ai pas su la protéger, j’étais l’Émissaire impuissant d’un Immortel qui – d’un Immortel dévoré par son yang ! C’est normal que tu m’en veuilles !

– Mais ce n’était pas ta faute ! cracha Hui.

Il prit conscience trop tard du tutoiement – la situation irréelle lui faisait perdre ses moyens, effaçait la barrière des années. Il serra les poings, les côtes comprimées comme par un étau. La douleur l’étourdissait presque, lui labourant la gorge comme il se forçait à parler :

– Bien sûr que je t’en ai voulu ! Tu étais le symbole du Tigre, du meurtre, je ne pouvais que t’en vouloir, mais ce n’est pas ta faute ! Tu aimais ton maître ! Tu ne pouvais que l’aimer ! Tu étais aveuglé par ta fidélité et je le savais, je m’en doutais, c’est moi qui aurait dû écouter les réserves du Dragon ! C’est moi qui aurait dû être plus réactif ! J’ai regardé Chun mourir sans…

… faire un geste, voulait-il poursuivre, mais la détresse – mais le souvenir horrible qu’il évoquait étranglèrent sa voix. Il se rendit compte avec horreur que sa vision était brouillée par les larmes et porta les mains à ses yeux pour les frotter. Quand sa vision s’éclaircit, Yeong pleurait, les épaules secouées par le chagrin.

Le Ciel avait dû décider que ce jour n’avait pas été encore assez cruel avec lui, Hui n’avait pas d’autres explications. Une douleur aiguë lui sillonna les tempes, le ventre, et il agrippa les épaules du Tigre sans réfléchir. Qu’avait-il compté dire ? Rien. Il ne savait pas. Alors il agit, enlaçant ce grand corps ravagé de douleur comme si le seul contact pouvait alléger leur chagrin, et Yeong lui rendit son geste, le serrant fort contre lui.

Cette fois-ci, il ne se retint pas de pleurer.

***

Après un temps, les larmes cessèrent tout naturellement. Hui se sentait léger, presque ivre, libéré du poids d’un chagrin qui, après des années de silence, s’était enfin arraché de son corps et de son esprit. La cicatrice resterait, il le sentait, mais quelque chose d’énorme et toxique l’avait quitté.

Il sentait la chaleur de Yeong contre lui. Il pouvait se permettre de l’apprécier. Chun aurait été ravie, n’est-ce pas ? Elle aurait gloussé de cet air mi-réjoui mi-entendu qui le navrait à l’époque.

– Ça va mieux ? demanda-t-il doucement.

Yeong le serra simplement. Hui ne résista pas, laissant le Tigre lâcher tout seul lorsqu’il se sentit prêt. Les yeux du Cheongyeoule étaient injectés de sang, son visage rougi par les pleurs. Il n’était absolument pas présentable…

– Asseyons-nous et regardons la mer. Je n’ai pas envie que les autres voient que nous avons… été émotifs.

– Pas envie non plus, acquiesça Yeong avec irritation.

Ils s’assirent en silence. L’illusion était belle, malgré la hâte avec laquelle elle avait dû être construite ; un tableau pastel de ciel, d’océan, d’herbe verte et tendre. Un horizon clair et infini… Paisible.

– Je vais taper les autres, dit Yeong au bout d’un moment.

Quelque part, c’était agréable de voir qu’il n’avait pas tout perdu de sa nature irascible. La colère faisait partie de sa vitalité et de sa sincérité.

– Ça ne serait pas diplomate. Contente-toi de leur crier dessus.

– Qu’est-ce que tu vas faire, toi ?

– Leur parler d’un ton sec. Le Serpent a une réputation de calme à maintenir…

Le Tigre se tut un instant. Hui hasarda un regard vers lui, notant l’incertitude qui adoucissait ses traits fins, mais l’autre homme garda les yeux fixés vers l’horizon :

– Finalement… On se tutoie ou on se vouvoie ?

Le cœur de Hui s’arrêta brièvement de battre. L’espace d’une seconde, il balança entre deux abysses avant de choisir le plus terrifiant :

– On se tutoie.

Yeong sourit sans encore oser croiser son regard.

– Je préfère aussi.

Le silence s’installa entre eux, paisible et sans inquiétude. Peut-être que Hui se tourmenterait plus tard sur la situation ou l’avenir, mais pour l’instant… Il se sentait simplement léger, heureux – libéré. Le reste appartenait au futur, qui n’avait aucune place dans cet instant volé. Yeong soupira :

– Je préfère ce calme à toute ce monde au mariage…

– Oh, c’est vrai… Tu n’aimes pas les foules. Ça allait ?

– Pas vraiment, mais j’ai appris à me contrôler. Un peu.

Yeong se tut à nouveau. Débarrassés du chagrin, ses traits semblaient plus expressifs et plus ouverts — la passion de sa jeunesse mêlée à une maturité nouvelle, au sourire plus facile qu’auparavant.

– Est-ce que tu as froid ? demanda le Tigre d’un ton qui, sans doute, n’était pas aussi assuré qu’il l’aurait voulu.

L’air était tiède et le vent calme. Hui hésita à peine avant lui tendre la main :

– J’ai un peu froid.

La paume de Yeong était un peu plus calleuse que dans son souvenir, zébrée d’une cicatrice fine au début du pouce. Elle aussi avait été marquée par les années, un peu différente, un peu étrangère.

Les choses avaient changé. En bien, en mal. Des années avaient été perdues qu’ils ne retrouveraient jamais.

Mais la chaleur et la tendresse de la main qui étreignait la sienne étaient la même que dans ses souvenirs, et c’était assez.

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Pépin

Olive se recula pour contempler son ouvrage.
Ce qui serait bientôt l’homoncule gisait au milieu du pentagramme qu’elle avait passé un mois à préparer et tracer. Il évoquait presque un enfant humain, mais la teinte boisée de sa peau et la simplicité de ses traits révélaient assez sa véritable nature.
Olive était une bonne sorcière, mais pas une excellente sculptrice.
La jeune femme revint à son ouvrage et, avec la patience méticuleuse qui la caractérisait, entreprit de rectifier les détails de son rituel.
Les perles de bitume furent méticuleusement réarrangées ; elle corrigea l’angle des feuilles de mandragores tressées, vérifia que sa créature était prête à recevoir la source de pouvoir qui l’animerait — des précautions inutiles, en réalité, puisqu’elle avait déjà examiné et ré-examiné plusieurs fois le moindre élément de son ouvrage, mais Olive était une perfectionniste.
Elle était en train de vérifier une par une les articulations de l’homoncule lorsqu’elle entendit des pas lourds au-dessus de sa tête, bientôt suivis par une cavalcade dans l’escalier : même encore toute engourdie par la sieste, Will était incapable de résister au plaisir de descendre les marches quatre à quatre. Les pieds nus de la louve-garou résonnèrent sur le carrelage de la cuisine avant que la porte du réfrigérateur s’ouvre d’un coup. Quelques bruits révélèrent les efforts de la thérianthrope pour trouver de quoi grignoter, puis la porte du salon-atelier grinça en s’ouvrant.
C’était Olive qui la dégraissait régulièrement. Elle aimait savoir quand quelqu’un pénétrait dans la pièce où elle pratiquait le gros de ses expériences. Will se laissa tomber à côté d’elle, prenant le temps de finir sa bouchée avant de prendre la parole :
–  Alors, ton truc avance bien ?
–  Mm-mm, dit Olive.
Les yeux de la jeune femme se fixèrent sur l’homoncule et un intérêt ravi intérêt teinta sa voix chaude :
–  Oooh, il est hyper mignon ! C’est quoi, son nom ?
Olive acheva de tester la souplesse de sa créature et la remit soigneusement dans une position de gisant. Ses yeux noirs, trompeusement calmes, parcoururent son ouvrage à la recherche d’une éventuelle imperfection.
–  … Je n’ai pas décidé, répondit-elle d’un ton absent.
Will se pencha pour examiner l’homoncule de plus près. Olive la repoussa d’une main douce mais ferme en travers du visage, toujours concentrée sur sa tâche.
–  Tu sais comment s’ra son caractère ? insista Will.
–  Obéissant.
–  Et à part ça ?
–  Ça n’a pas grande importance.
La thérianthrope fit la moue, contrariée. Elle hésita à objecter avant de se résigner plutôt à l’écoute. Après tout, ce n’était pas elle la sorcière professionnelle.
–  Qu’est-ce que tu fais, là ?
Olive venait de s’emparer d’une pierre brune, lisse comme une graine, qu’elle inséra précautionneusement dans le torse plat de l’homoncule. Il y eut un petit silence, puis les paupières de celui-ci s’ouvrirent sur des yeux laiteux, lumineux comme deux perles. Will sourit, charmée :
–  Aaaaah ! Il est trop mignon !
L’homoncule la fixa, perplexe. Son visage enfantin, souple et tendre comme du jeune bois, était étonnamment expressif.
–  Coucou ! s’exclama la louve-garou de sa voix la plus rassurante. C’est moi, Will, chus comme… Ta belle-maman mais version pas mariée !
La créature la fixa, suspendue à ses lèvres. Elle ne comprenait pas ce qui se passait mais on lui souriait, ce qui l’inclinait à être aussi contente : elle émit un bruit de joie et se redressa. Will désigna du doigt la pierre qui l’animait :
–  Olive, tu penses pas qu’on pourrait l’appeler Pépin ? Vu que le truc dans sa poitrine a l’air de ça !
–  I ? fit l’homoncule.
Olive le regarda et sut qu’il se nommerait Pépin qu’elle le veuille ou non. Le patronyme lui allait trop bien pour en décider autrement.
–  Will, cet homoncule a été créé pour accomplir une tâche précise, pas pour jouer avec. Tu peux nous laisser seuls ?
–  Je peux avoir un bisou ? rétorqua la thérianthrope en tendant la joue.
–  Mais tu as quel âge ? rétorqua la sorcière en s’exécutant.
–  L’âge de vouloir un câlin de ma copine ! rétorqua la thérianthrope en lui embrassant la joue en retour.
La sorcière la repoussa gentiment :
–  Allez, file. J’ai du travail.
Will s’exécuta avec un rire, se fendant d’un salut de la main envers elle et l’homoncule :
–  A toute ! J’essaierai d’pas rentrer trop tard, mais tu sais c’que c’est, les lendemain d’nuit pleine lune, tout l’monde est crevé et pis la vieille madame Hajiseck a besoin qu’on lui répare son fauteuil parce que son petit-fils qu’elle gardait l’a complètement lacéré…
–  Tu me raconteras ça plus tard.
–  Ah, oui ! Pardon. Je pars pour de vrai !
La louve-garou quitta enfin l’atelier, les bruits de sa présence continuant à emplir la maison. Ce n’était pas de la mauvaise volonté, simplement une propension naturelle au boucan ; quand elle ne parlait pas, elle courait, battait sur les tables un rythme invisible, jouait avec un stylo… À force, Olive ne l’entendait même plus. Elle se tourna vers l’homoncule :
–  Bien… « Pépin ». Tu as été créé pour t’introduire dans la maison d’un autre sorcier, David Charnier, et y récupérer un précieux talisman qui appartient à mon père : la Griffe.
L’expression de la sorcière, neutre jusque-là, se fit plus sombre et plus vide ; sa voix douce et basse se chargea d’une amertume nouvelle.
–  Il le portait au moment de sa disparition… Et Charnier l’arborait à un congrès où j’ai participé. Il est hors de question que je laisse une possession de mon père à un voleur, voire à un meurtrier.
Olive s’interrompit brièvement, contrariée de son expressivité, et revint à une neutralité plus convenable à ses yeux avant de poursuivre :
–  Il est puissant, plus que je le suis. C’est pourquoi nous ne pouvons pas l’affronter directement. Il faudra aborder sa demeure avec subtilité et en utilisant à bon escient les sorts que j’ai conçus pour toi.
Pépin hocha la tête, suspendu aux lèvres de sa maîtresse. Naturellement lié à sa créatrice, dont le sang avait constitué son ingrédient premier, ille ne souhaitait rien que la servir et lui plaire. Les plus grands sorciers investissaient parfois tant de temps et d’énergie dans leurs homoncules que ceux-ci parvenaient presque à une intelligence humaine, mais Olive ne comptait pas céder à ce genre de luxe. Dans quelques décennies, peut-être ; pour l’instant, elle était trop jeune et trop pressée. Elle devait étudier tant qu’elle pouvait, rattraper les siècles qui la séparaient des sorciers les plus puissants, s’établir un domaine et une réputation à la mesure de son père. Lorsqu’elle le retrouverait — et elle ne voulait pas douter qu’elle le retrouverait –, il serait… pas fier d’elle, non, Cristobal n’avait jamais pratiqué la chaleur humaine, mais au moins appréciateur.
Pépin contempla sa maîtresse d’un air interrogateur, attendant la suite de ses instructions. Olive reprit d’un ton posé :
– Je t’ai fabriqué avec les capacités suffisantes, mais il va falloir que tu saches les utiliser. Ne traînons pas. Nous avons du travail en perspective.
Elle sut que le programme d’entraînement qu’elle avait prévu ne suivrait pas son cours lorsque, le soir même, Will revint avec « des fringues pour le petit homoncule ».

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Princes de Sang

            Ils attendaient Flavien au salon, encadrés par le décor comme deux joyaux dans un écrin d’or froid, et l’Abomination apprécia l’effet en connaisseur avant de prendre la parole.

–  Vous êtes Ambroise et Lucrèce d’Adennis, membres de la descendance officieuse de l’Empereur Démon.

            Ils hochèrent la tête en même temps. La pièce, malgré le luxe agressif des boiseries sculptées, respirait le froid et l’austérité. Les meubles vernis, les couleurs sombres soulignées d’or avaient été choisies par convenance plus que par goût, la marque d’un esprit méthodique et sans passion. Flavien n’y voyait pas la moindre trace de poussière. Même le parquet d’ébène luisait sous ses bottes.

            La demeure aurait dû porter les stigmates discrets de la décrépitude. Lorsque l’Empereur Démon exilait une concubine, Il lui accordait assez pour étaler Sa magnificence et assez peu pour qu’elle ne sente que mieux sa disgrâce. Mais autant la façade terne, à l’extérieur, révélait la gêne, autant l’intérieur ne dévoilait aucun défaut. Flavien en devinait aisément la raison : les deux créatures froides qui se tenaient face à lui n’auraient pas toléré l’imperfection sur leur territoire. La dureté de leurs mâchoires ciselées, l’angle incisif de leurs lèvres révélaient le même orgueil intransigeant.

            Ils feraient de bons Princes, s’ils survivaient.

–  C’est un honneur que de recevoir votre visite, dit la femme d’une voix polie. Que pouvons-nous faire pour un envoyé impérial ?

            Elle était nerveuse ; sa nuque était trop droite, ses mains trop soigneusement détendues sur le tissu noir de sa robe.

–  L’Empereur, dans Sa bonté, a décidé de vous offrir la possibilité de vivre le Sang.

            À cet instant, Flavien aimait guetter la réaction de l’enfant ainsi honoré : choc, espoir, angoisse, incrédulité ou joie sans partage… Lucrèce haleta, cligna très vite des yeux, et ses doigts blancs se resserrèrent sur la soie de ses jupes. Terreur. C’était donc de l’anxiété qui se cachait sous les atours de la noblesse inflexible.

            Ambroise, lui, avait légèrement froncé les sourcils. Jusque-là, il avait laissé sa sœur parler, se cantonnant au rôle d’observateur. Maintenant, ses yeux pâles se concentraient sur Flavien avec l’attention froide d’un prédateur.

–  C’est un immense honneur. Qu’avons-nous fait pour en être dignes ?

            Sa voix était grave, agréable, fascinante. Elle s’accordait étrangement avec la beauté indifférente de ses traits sculpturaux.

–  Vous Lui demanderez.

            La contrariété traversa brièvement les yeux pâles du jeune homme, mais il hocha simplement la tête.

–  Serons-nous formés ?

–  Vous l’avez été toute votre vie, à travers les cours de vos tuteurs. Mademoiselle Lucrèce n’est pas encore prête, mais Monsieur Ambroise peut passer dès qu’il le souhaite.

–  Le plus tôt possible.

            À nouveau, les mains de Lucrèce se crispèrent sur ses jupes. Elle entrouvrit les lèvres comme pour objecter mais s’abstint. Pas devant un étranger. Flavien sourit.

–  Nous n’en attendions pas moins de vous.

            Si le jeune homme échouait, ce serait un immense plaisir que de manger son cadavre.

***

            Le Palais Noir avait été pensé comme le centre de Naaldresh, la cité sombre qui gangrenait les plaines de sa magnificence polluée. Les cours et les allées de la citadelle reproduisaient, à leur échelle, les rues labyrinthiques de la capitale ; ses tourelles perçaient la nuit éternelle de leurs toits torsadés, s’élevant plus haut encore que les usines ou les palaces de la noblesse ; ses donjons et ses caves s’entremêlaient sous le sol comme un nid de serpents. Mais là où Naaldresh mêlait la misère la plus abjecte au luxe le plus vulgaire, le palais n’était que marbre, ébène, onyx et cristal, soie et velours. L’ostentation y était pratiquée comme une obligation sous l’œil approbateur et éternellement amusé de l’Empereur Démon.

            Aussi était-il étrange que le rituel du Sang soit pratiqué aussi sobrement.

            Il n’y avait ni musique, ni prêtres, ni public. Un seul spectateur y assistait, l’Empereur Démon ; un seul officiant agissait, un mortel dont le corps serait enterré à proximité du Palais.

            Une seule victime, enfin, y était sacrifiée : l’enfant encore non marqué pour lequel la cérémonie était tenue.

             Ambroise pénétra sans peur dans la salle réservée au rituel. La crainte ne changerait rien à la situation et il n’avait, de toute façon, aucun doute sur son aptitude au titre. La pièce, étroite et nue, était singulièrement sobre d’après les normes du palais : un carrelage incarnat, des murs noirs sans fenêtre, un lustre de fer forgé comme seule source de lumière composaient un tableau spartiate et presque discordant.

Un autel d’onyx occupait le centre de la salle, des ossements sculptés s’entrelaçant impossiblement sur ses flancs. Quelqu’un se tenait à côté, un homme blême qui empestait la peur et le fanatisme.

Et puis, assis sur un trône sombre, l’Empereur Démon attendait – énorme de gloire et de corruption, géant au teint d’albâtre et aux cheveux d’un noir de néant. Ses yeux, dépourvus de pupille et iris, luisaient comme deux néants laiteux et moqueurs. Sa beauté irradiait la perfection des dieux et la sensualité des bêtes, fascinant autant qu’elle révulsait. Il portait une armure de cérémonie en métal et en os, un chef-d’œuvre de métallurgie morbide.

            Ambroise s’agenouilla avant de dévisager l’être qui était son père. Il y retrouvait un peu de lui-même, en effet, dans l’angle dur des mâchoires, l’arête droite du nez ou l’angle incisif du regard – mais l’ensemble résolument inhumain, presque douloureux à appréhender.

            Ce qu’il vit lui plut.

–  Mes plus humbles salutations, Majesté. Je suis votre humble serviteur.

            Ces marques de sujétion lui brûlaient les lèvres, mais il aurait été suicidaire de se draper d’orgueil. Les lèvres du démon se retroussèrent légèrement.

–  Pas trop humble, j’espère.

            Ambroise donna la réponse qui était probablement attendue de lui :

–  Humble face à vous, orgueilleux face au reste du monde.

            L’Empereur Démon éclata d’un rire où résonnaient des échos qui n’étaient pas entièrement des sons.

–  Viens, fils ! Je vais te donner ma bénédiction.

            Ambroise se releva et s’approcha. Une main massive se posa sur sa tête, le contact lui arrachant un déplaisir qu’il masqua.

            Deux yeux blancs fixèrent les siens, plissés par un amusement malsain.

–  Sois orgueilleux, Ambroise. Sois luxurieux. Sois colérique, jaloux, avare, acédique et gourmand et, par-dessus tout, ne me déçois jamais. Plie le genou face à moi, ploie la tête quand je l’exige et tu seras Prince parmi les hommes. Et tu le veux, hein ? Tu pues le prédateur. Tu veux ton territoire, tes proies, ton pouvoir et tout ça sera à toi tant que tu n’oublies jamais ton maître, Ambroise.

            Ambroise n’avait jamais vraiment éprouvé la frustration d’une situation dont il ne soit pas maître. Sa mère indifférente ne l’avait jamais étouffé d’ordres, pas plus que ses tuteurs complaisants à l’égard d’un élève docile et brillant. Il avait circonvenu sans réelles conséquences les instructions qui lui déplaisaient. Il n’avait jamais senti l’impuissance. Il n’avait jamais senti la haine et la rage qui le prirent, la bête qui lui mordit la gorge face à la domination entière de la créature face à lui. Ils le brûlèrent pendant qu’il répondait, l’allure froide et la voix posée comme à l’ordinaire.

–  Je n’oublierai pas, Votre Altesse.

–  Je n’en attends pas moins de toi. Procédez.

            La main de son père quitta sa tête. Il rejoignit le prêtre vêtu de blanc. Il n’avait pas posé de questions, car la curiosité serait une marque de faiblesse, mais il savait que le Sang était un sacrifice.

            Il ne s’interrogea pas sur la présence du couteau.

–  Cet homme mourra après la cérémonie, assura la voix moqueuse de l’Empereur Démon. Je ne peux pas permettre qu’on agresse ma descendance…

            Les yeux du mortel brillaient d’un désespoir fanatique. Ambroise le contempla sans masquer son mépris et s’allongea sur l’autel. L’onyx en était glacial, sillonné de petites rigoles qui guidaient le sang vers une coupe de pierre brute. L’appréhension lui troublait l’esprit ; il la jugula et fixa le couteau.

            L’homme ne changea absolument pas d’expression avant d’abattre son arme. Ambroise ne put retenir un tressaillement, ce qui le rendit furieux, mais la colère et l’humiliation furent fauchées par la morsure du métal dans sa gorge.

            À cet instant là seulement, il ressentit la peur.

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Purusha

   Eris : la bouche comme une fournaise de venin, les yeux comme des gueules grandes ouvertes sur son avidité éternelle : un corps athlétique, grand et brun, drapé dans une robe noire qui semblait dévorer les feux électriques du plafonnier. Elle éclatait de santé, et pourquoi ne l’aurait-elle pas fait ? L’ère des réseaux sociaux et de la surinformation a fait plus pour la Discorde que les plus vilaines armes : une épée tue, une pique aiguillonne.

Il fallait soutenir son regard pour voir, entre les crocs, la faim qui haletait.
– Alors, Alexis ? Toujours vivant ?

J’aurais félicité un autre pour son puissant pouvoir de déduction, mais je me contentai d’un sourire face à Eris. Malgré la fenêtre ouverte, l’odeur de sang et de viande grillée saturait mon odorat, chassant le souvenir de l’eau de Cologne de mon porte-monnaie actuel.
– Comme tu vois, très chère patronne ! Je te contactais pour t’avertir que je pars en Inde dans dix jours, du côté de Malnad, dans un trou paumé entre forêt et montagne ; j’y ferai du bénévolat culturel, ce sera captivant. Si tu as du travail pour moi, je me libérerai.
– Tu me préviens bien tard.
– Mon porte-monnaie me fait un caprice.
– Change-en.

Je lui souris cordialement. Je suis prêt à montrer un certain respect envers les dieux que j’ai pu rencontrer, par amour échevelé de l’auto-préservation, mais je sais quand je peux tirer sur la corde : Eris était peut-être ma patronne et protectrice, mais elle avait besoin de moi.
– Pas encore, Eris bien-aimée, pas encore. Je suis parti pour un séjour d’un mois : tu auras le temps de me trouver un commanditaire, s’il s’en trouve. Kali ? Durga ? Vishnu ?

Elle étrécit les yeux, tordant les lèvres, avant qu’un sourire méchant n’illumine l’harmonie trompeuse de ses traits.
– Espères-tu que la malédiction ne te rattrapera pas si tu fuis en Inde ?

Oh, elle avait dû attendre dès le début, sans doute, que je m’abaisse à lui demander des nouvelles, à réaffirmer ma dépendance à son égard ; cette allusion était la perche parfaite pour que je cède et lui pose la question ou, à défaut, pour enfoncer le couteau dans la plaie. Je sentis la colère se liquéfier, acide, dans mes entrailles ; je gardai le sourire. J’ai supporté bien pire que les provocations primaires d’une déesse à l’éternelle maturité de maternelle.
– Peut-être. J’imagine que tu n’as pas de nouvelles, si tu n’en donnes pas.

En fait, j’en étais certain, mais mieux valait lui accorder une demi-victoire par une demi-question : j’encourrai déjà assez de risques sans froisser l’ego d’une déesse.
– Je poursuis mes recherches. Tu m’es précieux, Alexis. Ton imagination n’a pas encore d’égale… Pas encore.

Je continuai à sourire, encore et toujours et aussi longtemps qu’il le faudrait. Je ris, comme si elle s’était fendue d’une excellente plaisanterie.
– Merci pour le compliment.

Un jour, je détruirais les dieux.

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Vivarium

 0 – La sagesse de Loki

Ce jour-là, Loki s’était fait homme.

Il s’alluma une cigarette ; ses traits fins se fanaient sous des boucles ternes ; la nicotine avait jauni ses doigts et la crasse avait noirci ses ongles.

Ses yeux brûlaient comme deux brasiers.

– Sais-tu ce qui arrive aux dieux quand les hommes arrêtent d’y croire, mon fils ?

Je lui adressai un long regard. Autour de nous, Las Vegas brûlait des premiers feux de la soirée, un festival de costumes loués et de faux joyaux qui brillaient mal sous les néons. Touristes, joueurs et parasites – la horde des escrocs, entraîneurs et gigolos à laquelle mon père et moi nous flattions d’appartenir – recommençaient leur valse perpétuelle ; cette nuit-là, cependant, je ne danserais pas.

– Certains disent qu’ils meurent.

Loki éclata de rire, l’hilarité creusant ses joues maigres.

– Certains le disent ! Mais ce n’est pas de foi que se nourrissent les dieux, ce ne sont pas les prières qui sèment la graine de leur existence !

Il se pencha, les traits dévorés par un large sourire. Le bout de sa cigarette luisait comme un fanal mourant, tombait cendre par cendre sur le faux marbre de la table.

– Le besoin, Bailey ! Voilà ce qu’aiment et révèrent les dieux. Ils naissent du désir et se nourrissent du désir. Nous existons pour servir, ni plus ni moins – encore que les autres préféreraient se coudre la bouche que de l’admettre, et t’anôneront qu’ils « accomplissent leur Rôle » ou autres foutaises nobliardes. Mais quand les mortels ne croient plus en eux, se font exaucer par d’autres ou – anathème des anathèmes ! – s’occupent de gérer leurs affaires tout seuls, que penses-tu qu’il se passe ?

– Les dieux se vexent ?

Loki ricana et, d’un geste naturel, vola un verre à champagne à la table voisine. Les lueur de la rue scintillèrent à travers le liquide ambré, transformant chaque bulle en brasier miniature.

– C’est une moitié de réponse, fils ! Pourquoi sont-ils en colère ?

Je contemplai mon père à nouveau ; le sourire éternel qui dansait sur ses lèvres scarifiées, la lueur infernale qui vibrait dans ses yeux pâles, l’énergie démonique qui animait ses gestes. J’avais vu Loki jouer nombre de rôles – n’était-ce pas lui qui m’avait appris mes premiers mensonges ? – mais je n’arrivais toujours pas à l’imaginer enragé. La colère, même feinte, en dévoilait trop sur soi.

– Parce qu’ils se sentent inutiles ?

– Parce qu’ils se savent inutiles. Parce que, vois-tu, mon fils, lorsque la croyance s’épuise, lorsqu’on n’a plus besoin des dieux, lorsqu’il ne leur reste plus que quelques néo-païens sacrificateurs de tartelettes –

Loki s’interrompit dramatiquement et but un peu de champagne, grimaçant aussitôt.

– De la piquette ! Du californien, sans doute – et j’aurais dû payer onze dollars pour ça ?

– Tu en étais à « tartelettes ».

– C’est vrai, c’est vrai.

Je vis mon père replacer le verre sur la table voisine, vis l’une des convives le renverser accidentellement d’un revers de la main. Quant à savoir comment Loki avait pu prévoir la chute, arranger l’incident… Je ne comprendrais sans doute jamais la façon dont il jouait la moitié de ses tours.

Un homme hurla des invectives sur les prix et la maladresse. La femme se défendit, vite soutenue par une autre. Une querelle éclata, les esprits s’enflammant aussi vite que l’alcool.

Loki sourit, l’écho d’un rire mauvais vibrant dans sa voix rauque.

– Vois-tu, fils – lorsque les hommes ne croient plus, les dieux s’ennuient.

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L’Homme Noyé

 0 – L’Homme Pâle

            C’était le soir et il pleuvait sur New York. D’épaisses trombes d’eau noyaient la vue, effaçant jusqu’aux gratte-ciels qui perçaient les nuages, atténuant les néons. Les caniveaux charriaient de petits monceaux d’ordures – paperasses, emballages et tickets de métro, les cadavres de notre vie urbaine.

            Un motif à la craie avait été peint sur le trottoir du carrefour. Violet, blanc, noir et rouge sang. La pluie l’avait presque effacé, n’en laissant plus qu’un squelette trop usé pour être reconnaissable. C’était probablement l’œuvre de l’un de nos innombrables artistes urbains, mais le présage ne me plut pas.

            Il est rarement bon de croiser les couleurs du Baron Kriminel, le premier assassin, l’aspect le plus terrible de mon père. Peu importe que ce soit dans l’attrape-touriste le plus pittoresque de la Nouvelle Orléans ou dans les rues les plus bétonnées de Big Apple : le pouvoir des Esprits n’est pas un gentleman poli qui attend le contexte approprié pour s’exprimer.

            Un présage est un présage, surtout quand on est fils de dieu ; l’ignorer est à peu près aussi intelligent que rester en travers du chemin d’un camion trois-tonnes en fermant les yeux et en criant très fort « si je le vois pas, ça ne me fera pas mal » !

            Je me signai et le rire de l’Homme Pâle s’éleva au milieu de la rue noyée de pluie, mélodieux même à travers le grondement des voitures et de l’averse.

            Interloqué, je redressai la tête. Il se tenait à quelque mètres de moi, abrité par un parapluie blanc, vêtu de blanc, les cheveux blancs, la peau presque blanche ; même ses yeux bleus semblaient avoir été délavés par la pluie. Il détonnait tellement contre le noir du bitume et des passants que, à première vue, il semblait presque briller.

            Son surnom me vint aussitôt à l’esprit : l’Homme Pâle. Je suis doué pour trouver des pseudonymes aux gens et, souvent, ils ont plus de signification que je l’aurais suspecté.

            Il m’adressa un sourire charmeur. Même à moitié voilé par la pluie qui ruisselait des bords de mon chapeau, l’Homme Pâle était d’une beauté incroyable – quasi surnaturelle. Ses cheveux longs, légèrement ondulés, encadraient un visage mince aux traits presque féminins ; la courbe délicate de ses lèvres blême, le sourire fin qui les étiraient capturaient l’œil sans le libérer. Son corps svelte se balançait avec une grâce insolente au rythme de sa marche, ses mains délicates à peines resserrées sur le manche de son parapluie.

            Il y avait quelque chose de déplaisant chez lui, mais je lui souris malgré tout : ma mère m’a appris à être poli avec les étrangers.

–  Beau temps, n’est-ce pas ? dit-il d’une voix légère.

            Il avait un accent indéfinissable, européen. Pas français : je repère toujours les Français. Pas Britannique non plus : j’ai regardé les vieilles saisons de Doctor Who, ce qui me rend expert en la matière, et je l’aurais aussitôt identifié.

–  Ça dépend de votre niveau d’humidité préféré, esquivai-je diplomatiquement. Je préfère le soleil.

  L’amusement plissa ses yeux pâles.

–  Oh ? Je n’aurais pas cru.

            La remarque était assez ambiguë pour attirer mon attention et, au vu de son sourire, c’était sans doute fait exprès. Je vérifiai discrètement que la pluie ne passait pas à travers lui ; j’arrive généralement à identifier les fantômes qui viennent me parler, mais certains sont plus habile que d’autres.

  Rien à faire, il était tangible. L’humidité avait même commencé à lui faire des anglaises.

–  Je peux vous offrir un verre ? enchaîna-t-il, souriant.

            J’avais deux choix : refuser, rentrer chez moi et m’ennuyer comme un rat mort ou accepter, prendre des risques et passer une soirée intéressante.

            Franchement, je ne crois pas pouvoir être blâmé d’avoir choisi la deuxième solution. Ou, du moins, pas beaucoup. La vie est trop courte pour ne pas la rendre intéressante !

–  Avec grand plaisir. Où ?

            Il sourit comme s’il n’avait jamais douté que j’accepte, ce qui me le rendit un peu plus sympathique. Et croyez-le si vous le voulez : le bar où il m’emmena servait les cocktails les plus originaux que j’ai jamais goûtés.

            Tellement originaux que je n’avais plus qu’un seul souvenir de la soirée lorsque je me suis réveillé seul chez moi.

[Le bar : fumée, lumières, les ondulations paresseuses des ombres. L’Homme Pâle : souriant, toujours souriant.

–  Ce cocktail s’appelle Lethe.

–  Ça veut dire « lait » en espagnol, non ?

            L’Homme Pâle rit. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière, et pourtant le bruit sonne pourtant toujours aussi faux – comme si chaque syllabe lui rappelait un souvenir pénible au passage.

–  Tu es bien américain… C’est le nom d’une déesse ou d’un fleuve mythique.

            L’insulte est châtiée d’une tape négligente sur l’épaule de l’albinos.

–  Européen, hein ? Le snobisme ne trompe pas.

  L’Homme Pâle sourit suavement.

–  Grec. Goûte-moi ça : tu verras qu’il a quelque chose de mythique.

            La boisson a un goût d’alcool et de miel, de sucre et d’amertume.

–  Tu comprends, dit la voix suave de l’Homme Pâle, la victoire serait beaucoup trop facile pour toi si tu savais tout.]

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Cuivre

Le soleil mourait. L’horizon l’avalait, au-delà des montagnes, et son disque prenait la couleur intense du corail. Les rayons sanguine caressaient les ruines et renforçaient la nostalgie prégnante qui accompagnait les vestiges des ères révolues.

Le faune s’arrêta, à l’écoute. Sensible aux bruits de la forêt qui se préparait à la nuit, aux degrés qui chutaient au fil des minutes. Les derniers feux du jour étiraient les ombres des bâtiments anguleux, faisaient naître autant de spectres prenant d’assaut les arbres qui avaient absorbé la cité vaincue. Peut-être avait-elle porté un nom, un jour, lors de l’âge des hommes. Avant qu’ils ne chutent, avant qu’ils ne s’éteignent et laissent le monde à d’autres. Fane ne s’y intéressait pas. Il regardait les plantes recouvrir petit à petit la civilisation passée avec la bienveillance d’un prince. Et, lorsqu’il ne subsista du soleil qu’une vague lueur au-delà de la ligne d’horizon, il se remit en marche. Et pénétra dans la cité.

Les sabots fendus s’enfonçaient sans bruit dans la mousse, et les bois du faune-cerf se confondaient avec les branches des arbustes enracinés entre les pierres. Un instinct de discrétion découlant de ses origines de proie. Pas qu’il cherchait à s’en défaire outre-mesure, c’étaient de sains réflexes ; tout comme les préjugés qu’il entretenait face aux wulvers, aux rhakshasas et à tout ce qui souriait avec des dents trop pointues – trop prédatrices. Mais pour l’heure, il n’entendait rien d’autre que le murmure des premières chouettes, le vol discret des roussettes, les gémissements lointains d’un hérisson… Il quitta le couvert du grand chêne qui l’abritait, et s’enfonça davantage.

L’endroit le perturbait. Il y reconnaissait le chant nocturne de la forêt, la vie qui bruissait partout, dans la mousse qui recouvrait les statues sans visage, dans les fissures qu’accusaient les anciens temples et les demeures abandonnées. Mais elle y résonnait différemment, sans qu’il ne sache pourquoi, et cette dissonance rendait la familiarité inconfortable, presque inquiétante. Peut-être était-ce l’écho particulier produit par les pierres ? Ou avoir conscience du nombre de vies qui s’étaient éteintes entre ces remparts, de la quantité de morts qui fertilisaient sa précieuse verdure. Il en savait peu sur les humains. Rien que le classique, rien que l’indispensable. Créés à l’image des dieux, mais trop orgueilleux pour leur rendre hommage. Effacés de la création après la Calamité, les survivants condamnés à enfanter les hybrides voués à peupler le monde qu’ils n’avaient pas mérité. Avaient-ils eu une âme ? Leurs spectres pouvaient-ils hanter les cités délaissées par leur lointaine descendance ? Il l’ignorait, mais la moindre silhouette le crispait un peu plus.

Il était officieusement à huit sur son échelle de panique quand quelque chose lui agrippa l’épaule. Rien qu’il ait pressenti, rien qu’il ait entendu venir. Sa main saisit machinalement la dague de cuivre accrochée à sa ceinture, et fit volte-face pour conférer de l’élan à son coup. Il sentit qu’on déviait son bras, une demi-seconde avant qu’on ne fauche ses appuis fragilisés par le mouvement. Fane heurta le sol et sentit ses bois racler contre la pierre proche. Sa chute déclencha un rire moqueur, et il reconnut la voix une fraction de seconde avant de voir le visage peint se pencher sur lui.

« Bonsoir, petit faune. »

L’être se para d’un sourire asymétrique, comme aurait pu l’être l’ébauche d’un artiste. Une ombre monochrome, un teint lactescent entretenu de poudres, sur lequel on avait placé les sourcils les plus expressifs de cette partie du monde et des yeux soulignés de noir, chacun barré d’une épaisse hachure d’encre. Identique à ses souvenirs.

« Bonsoir, Merle. »

Fane se releva. Aucune main ne s’était tendue pour lui ; « Merle » s’était plutôt reculé pour le détailler des pieds à la tête, presque ravi face à cette distraction inattendue.

« On dirait que la puberté t’a enfin retrouvé, » et sa voix lui évoquait toujours le croassement des corneilles, « Dépasser le mètre soixante te rend méconnaissable. »

Le faune chassait encore les débris d’humus coincés dans sa chevelure, les mèches de ses cheveux qui s’étaient emmêlées aux bois. Depuis combien de temps n’avait-il pas revu l’oiseau moqueur ? Deux ans ? Peut-être trois ? Celui-ci allait et venait, sans allégeances ni devoirs, flirtait entre les cités encore debout. Un jour, il avait simplement cessé de revenir. Et ça n’avait été un drame pour personne, peu de citadins se souvenaient, peu de citadins guettaient. Pour Fane, ç’avait été comme ces oiseaux migrateurs qu’on ne voit jamais revenir ; un rendez-vous manqué, un hasard qu’il ne fallait plus attendre.

Et qui venait de lui retomber dessus avec la délicatesse d’une brique.

« Pas assez. Je ne savais pas que tu faisais dans la discrétion, maintenant. »

Fane rengaina sa dague, le coin du regard capté par les gestes inconséquents que Merle esquissait de ses mains pâles.

« Un talent naturel. Ta tête valait largement l’effort.

– Mnh, » parce que parfois, un grognement était la meilleure réponse possible, « Alors tu reviens sur Caste ? Qu’est-ce qui nous vaut l’honneur ?

– Oh, » et un nouveau geste vide de sens appuya le son de sa voix, « S’enterrer au même endroit trop longtemps est d’un ennui. C’est important ? »

Probablement la question la plus pertinente de l’échange. Si c’était important ? Oui. Il n’aurait simplement pas su justifier pourquoi. Une considération qui ne l’arrêtait pas en temps normal, mais cette nuit – et cette nuit seulement –  il haussa les épaules, et parvint à feindre l’indifférence de façon convenable. Évidemment, les ruines étaient à l’écart des grands axes reliant les cités mais, s’il était surpris de trouver Merle fureter dans l’endroit le plus glauque à des hectares à la ronde ? Non, cent fois non.

« Et toi ? » demandait la voix un peu dissonante, « Tes instincts de cabri s’affolent devant les pierres ? »

Déesses, ce qu’il était fatigant. Ça lui avait manqué.

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